mercredi 16 novembre 2011

De l'homme

VII

QU'IL FAUT ESTIMER L'HOMME





egardons dans l'humanité ceux qui, témoignant par leurs vertus de sa grandeur morale, nous montrent ce que nous devons aspirer à devenir. Nous ne pourrons les égaler en renommée, mais ce n'est pas là ce qui importe. Toujours pourrons-nous les égaler intérieurement en vertu, c'est-à-dire cultiver comme eux les sentiments nobles, du moment que nous ne sommes pas des êtres stupides ou incomplets, et pour peu que notre vie, douée d'intelligence, s'étende au delà de l'enfance.

        C'est une maladie de l'époque que de considérer l'homme uniquement comme un primate super évolué, un singe savant ayant bravé la sélection naturelle, une bête comme les autres seulement pourvue d'une intelligence pratique supérieure à tous les autres animaux. Tristes conséquences du darwinisme, du positivisme d'Auguste Comte, du matérialisme athée... Vous avez voulu supprimer Dieu du monde, c'est aussi l'homme que vous avez abattu ! Regardez donc toutes les idéologies que vous avez façonné dans vos cerveaux échauffés : elles ont été les pires ennemies de l'humanité, et nous en subissons toujours le joug implacable. Philosophes ! vous prétendiez élever l'homme par votre raison, vous l'avez ravalé au dernier rand des créatures ! Désormais, c'est toujours le même discours misérabiliste qui revient sans cesse. C'est contre cette mode funeste qu'il faut lutter !

       Qu'on se garde bien de trop élever l'homme, mais qu'à l'inverse on se défende de l'humilier sans scrupules ! Comme bien souvent, la Vérité se trouve au soumet de deux pentes inverses.

       Lorsque nous sommes tentés de mépriser l'humanité en voyant de nos yeux ou en lisant dans l'histoire tant de faits qui tournent à sa honte, pensons aussi à ces mortels vénérables qui brillent dans cette même histoire, ou qui demeureront à jamais inconnus, ce qui est plus admirable encore. Byron, cette âme irascible, mais généreuse, disait que c'était là l'unique moyen qu'il eût trouvé pour se défendre de la misanthropie : « Le premier grand homme, disait-il, qui me revient alors à l'esprit, c'est toujours Moïse ; Moïse, qui relève tout un peuple de l'avilissement profond où il est plongé ; qui le sauve de l'opprobre de l'idolâtrie et de la servitude ; qui lui dicte une loi pleine de sagesse, admirable lien entre la religion des patriarches et la religion des temps civilisés, qui est l'Évangile. Les vertus et les institutions de Moïse, voilà le moyen que la Providence a mis en œuvre pour tirer de ce peuple de remarquables hommes d'État, d'intrépides guerriers, de généreux citoyens, de saints zélateurs de la justice, appelés à prophétiser la chute des superbes et des hypocrites, et la future civilisation de tous les peuples. »
       « Lorsque j'attache ainsi ma pensée au souvenir de quelques grands hommes, et surtout à celui de mon Moïse, continuait Byron, je répète toujours avec enthousiasme ce vers sublime de Dante :

Rien qu'à les contempler mon cœur s'exalte en moi.

et je reprends alors bonne opinion de cette chair d'Adam et des esprits qu'elle porte. »
       Ces paroles du grand poëte anglais devraient laisser dans les âmes une empreinte ineffaçable. Qu'il serait opportun de bien souvent imiter Byron en ceci, lorsque que la tentation nous assaille de mépriser complètement l'humanité !

       Les grands hommes, morts ou vivants, donnent un éclatant démenti à quiconque se fait une idée basse de la nature humaine. Combien en a-t-on vu dans l'antiquité la plus reculée ! combien dans l'antiquité romaine : combien dans la barbarie des premiers siècles et dans la civilisation moderne ! Là les martyrs de la vérité, ici les consolateurs des affligés, les Vierges admirables, ailleurs les Pères de l'Église, admirable pour la hauteur de leur philosophie et la ferveur de leur charité ; partout enfin de vaillants guerriers, des champions de la justice, des restaurateurs des lumières (des vraies), de sages poètes, de sages savants comme saint Albert le Grand, de sages artistes, au service du Beau, du Vrai et du Bien (espèce plutôt rare de nos jours).

       Que l'éloignement des âges et les magnifiques destinées de ces personnages ne nous les représentent pas d'une autre espèce que la nôtre ! Non : à l'origine, ce n'étaient pas des demi-dieux plus que nous. C'étaient des fils d'Eve ; ils ont souffert, ils ont pleuré comme nous ; ils eurent comme nous de mauvais penchants à combattre ; comme nous, ils durent parfois rougir d'eux-mêmes, luttèrent enfin pour se vaincre.

       Les annales des nations et les autres monuments qui nous sont restés n'ont gardé mémoire que du moindre nombre des grandes âmes qui vécurent sur la terre. On compterait chaque jour par milliers ceux qui, sans avoir aucune célébrité, par les fruits de leur vie et par leurs bonne actions, honorent le nom d'homme et de chrétien, et leur fraternité avec tous les nobles cœurs, disons-le encore une fois, leur fraternité avec Dieu !

       Rappeler l'excellence et le grand nombre des bons, ce n'est pas se faire illusion, ce n'est pas regarder l'humanité seulement par son beau côté, et nier que le nombre soit grand aussi des insensés et des pervers. Les insensés et les pervers abondent, je le sais ; mais ce qu'il importe de relever, le voici : — l'homme peut se rendre admirable par son intelligence; — il peut se défendre de la perversité; — il peut même en tout temps, et quels que soient sa fortune et le degré de ses connaissances, s'enrichir de hautes vertus; envisagé sous ces divers rapports, il a droit à l'estime de toute créature intelligente.

       En lui payant ce légitime tribut d'estime, en le voyant aspirer à une perfection indéfinie, en le voyant appartenir au monde immortel des idées plutôt qu'à ces quatre jours durant lesquels, semblable aux plantes et aux bêtes, il apparaît, assujetti aux lois du monde matériel; en le voyant capable au moins de se distinguer de tout le reste de la Création, alors nous sentirons redoubler dans nos cœurs notre sympathie pour lui. Ses misères mêmes et ses erreurs nous inspireront une pitié plus grande, dès que nous penserons quelle grande créature est l'homme. Nous nous affligerons de voir s'avilir le roi des êtres créés. Nous nous efforcerons, tantôt de jeter un voile pieux sur ses fautes, tantôt de lui tendre la main pour l'aider à se relever de la fange et à retourner au trône élevé d'où il est tombé ; nous nous réjouirons saintement chaque fois que nous le verrons, jaloux de sa dignité, se montrer invincible au milieu des douleurs et des outrages, triompher des épreuves les plus pénibles, et, par la glorieuse puissance de la volonté et la grâce du Ciel, se rapprocher de son divin modèle.

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