lundi 5 août 2013

L'Angélus





ne petite cloche, qu'on ne voyait pas, vint à tinter tout près de là. Ce n'était pas la faible clochette d'une de ces mousseuses chapelles d'ermite, bâties jadis dans les profondeurs des bois, car les églises ne se rouvraient point encore. C'était la tinterelle de quelque hutte de sabotier qui marquait les heures et la fin du travail et de la journée. Mais pour Marie Hecquet, cette femme antique, restée ferme de cœur dans la religion de ses pères et dans les souvenirs de son berceau, ces sept heures sonnant, n'importe où, étaient demeurées l'heure bénie qui descendait autrefois des clochers, à présent muets, dans les campagnes, et qui conviaient à la prière du soir. Aussi, dès qu'elle les entendit, elle laissa retomber au fond du baquet les linges qu'elle tordait et qu'elle allait étendre au noisetier voisin, et portant sa vieille main mouillée à ce front jaune comme le buis aux yeux des hommes, mais pur comme l'or aux yeux de Dieu, elle se mit, la noble bonne femme, à réciter son Angélus.

Jules Barbey d'Aurevilly, L'Ensorcelée.

vendredi 21 juin 2013

La voie royale du Christ !



a voie royale du Christ est une voie chevaleresque, romanesque, pleine de feu et de passion : nous chevauchons de fougueux purs-sangs qui galopent joyeusement, les naseaux fumants, et nous lançons, dans un gai cliquetis d'armes, le cri de Roland et d'Olivier : Montjoie ! Notre Église est l'Église de la passion.



John Senior, in Restauration de la culture chrétienne.

mercredi 19 juin 2013

L'Innocence et le Repentir




L'innocence, dit-on, perdit sa blanche robe;
Quand elle vient à s'endormir,
La volupté parfois la lui dérobe;
Confuse et ne pouvant plus se voir sans rougir,
Dès le même jour, l'innocence
Vient la redemander, mais sans rien obtenir,
Au travail, à l'aumône, au jeûne, à l'abstinence.
Un seul put la lui rendre, et c'est le repentir.

mardi 18 juin 2013

L'Amour, le Péché, la Douleur




e problème de la Vie, disais-je, est le problème de la Douleur. C'est encore mal parler. Tout le problème de la Vie tient à l'aise dans celui du Péché. Qu'est-ce donc que le Péché ? Une transgression à la loi ? Sans doute, mais que voilà une pauvre abstraction ! Au lieu que vous aurez tout exprimé de lui quand vous l'autre nommé de son nom : un déicide.

     Quand le péché n'était qu'une transgression à la loi, sa répression si sévère était incompréhensible, mais il est d'abord un crime contre l'Amour. Le sacrifice de la Croix n'est plus seulement un sacrifice compensatoire, car la justice n'est plus seule intéressée, n'étant pas la seule outragée : au crime contre l'Amour, l'Amour répond à sa manière et selon son essence : par un don total, infini. Où se fera donc l'union du créateur et de la créature, de la victime et du bourreau ? Dans la douleur, qui leur est commune à tous les deux.

     Nous sommes au centre de ce drame immense, nous sommes au cœur même de la Très Sainte Trinité. Quoi donc ? En Dieu, cette espèce d'incompréhensible orage ? Cela vous paraît incroyable en effet, parce que vous n'imaginez qu'un bon Dieu raisonneur, une intelligence organisatrice. Mais la définition de Dieu n'est pas celle-là d'abord : Il est d'abord charité. Dieu est l'Amour absolu. L'Amour absolu ! Au mouvement de notre misérable cœur, tâchez de mesurer cette force inouïe ! Nous vivons à l'aise, inconscients, au milieu de ce tourbillon formidable dont le moindre écart de son inflexible spire, s'il était toutefois possible, irait déracinant les mondes. Pour l'amour, rien n'est médiocre, tout est grand. La plus petite part de ce qu'il aime lui est non moins précieuse, urgente, nécessaire. La raison rebrousse au seul penser de ce prodigieux appel qui a fécondé le chaos, qui emporterait le plus puissant des anges comme un fétu et qui vient pourtant expirer, suppliant, insatiable, inassouvi, à l'oreille d'un petit enfant.

     La douleur. Elle est le pain que Dieu partage avec l'homme. Elle est l'image temporelle de la possession divine à laquelle nous sommes appelés. Pourquoi vous effrayez-vous des paroles si simples par quoi j'essaye de rendre sensible une vérité élémentaire : à savoir que Dieu demande à ses amis privilégiés ce qu'il a donné lui-même, une souffrance de surcroît ? Une parole pouvait nous sauver, mais l'amour a d'autres voies que la raison, ou plutôt va la rejoindre bien au delà de notre entendement. Il n'avait à donner d'une parole. Il a donné sa Vie. Certes, l'auteur du Mal n'est pas l'homme. L'Ange rebelle n'a dit non qu'une fois, mais une fois pour toutes, et dans un acte irréparable où toute sa substance est engagée. La partie ne se joue plus aux enfers ; elle se joue désormais au cœur de l'Homme-Dieu, où l'Humanité a sa racine, ce cœur percé d'une lance, et où notre race elle-même ouverte mêle son sang prodigué sans mesure. Pour nous tous qui ne savons pas – ou si mal ! – qui vivons comme des bêtes, aussi totalement ignorants du signe dont nous sommes marqués, quelques-uns souffrent et meurent, non pas en vain. Du désespoir qui l'exerce jusqu'au martyre, mon pauvre Donissan n'est point tout à faire irresponsable, car il a fait, sans le savoir, un vœu sacrilège. Mais il est dans l'ordre que Dieu fasse servir cette faute à ses desseins. Ne l'ai-je pas dit ? Ne l'ai-je pas écrit ? Ce désespéré jette l'espérance à pleines mains.

Georges Bernanos

lundi 17 juin 2013

Nul n'est triomphant !




Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.
L'heure est pour tous une chose incomplète ;
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,
     En est faite.

Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour être heureux, à tous – destin morose ! –
Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas !
     Peu de chose.

Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l'univers chacun chercher et désire :
Un mot, un nom, un peu d'or, un regard,
     Un sourire !

La gaîté manque au grand roi sans amours,
La doute d'eau manque au désert immense.
L'homme est un puits où le vide toujours
     Recommence.

Victor Hugo, Les Contemplations.

lundi 3 juin 2013

Rien n'est beau comme une cérémonie catholique !



ien n'est beau comme cet instant solennel des cérémonies catholiques, alors que les prêtres, vêtus de leurs blancs surplis ou de chapes étincelantes, marchent lentement, précédant le dais et suivant la croix d'argent qu'éclairent les cierges par-dessous, et qui coupe de son éclat l'ombre des voûtes dans laquelle elle semble nager, comme la croix, il y a dix-huit siècles, sillonna les ténèbres qui couvraient le monde. » 

Jules Barbey d'Aurevilly