lundi 21 janvier 2013
vendredi 11 janvier 2013
« Le roman de Charette », par Philippe de Villiers
Nous était déjà familier le Charette du Marais, on connaît maintenant Charette le marin !
Car tel est l'intérêt principal, à mon sens, du nouveau livre de Philippe de Villiers. Un travail de recherche exceptionnel et une jolie plume permettent à l'auteur de faire revivre sur le papier la carrière d'officier de marine du jeune François-Athanase. Durant la première moitié de l'ouvrage nous suivons donc notre héros depuis Brest, où il apprend le métier de la mer, jusqu'à la Sublime Porte, en passant par les Îles du Vent, la Morée ou les côtes Barbaresques. Dans une ambiance de tempête et de poudre à canon, Philippe de Villiers, à travers l'expérience du chevalier Charette, nous projette avec talent au cœur de la Marine française d'Ancien-Régime et des conflits qu'elle dû soutenir au cours du XVIIIe siècle finissant. Atmosphère d'honneur et d'héroïsme.
Mais c'est aussi l'époque de la peste philosophique qui commence à pourrir les esprits. L'officier Charette, de retour à Brest après être rentré en France par Toulon, est effrayé par l'air de révolution qui stagne dans les villes, démissionne de la Marine et se retire dans la propriété de sa femme, le domaine de Fonteclose. C'est le point de départ de la seconde partie du livre, beaucoup moins intéressante car elle ne fait que retracer l'épopée vendéenne du chevalier, déjà très connue, sans y rajouter quelque chose de nouveau. Par soucis de fluidité et de clarté, peut-être, Philippe de Villiers passe (trop) rapidement sur les événements de la guerre, ce qui laisse parfois une impression de confusion. En fin de compte on parvient difficilement à saisir la personnalité du chevalier Charette ; l'usage de la première personne, du début à la fin, peut aussi dérouter. Mais n'oublions pas que nous sommes dans un roman historique rigoureusement documenté ; tout ce qui y est relaté (ou presque) s'est réellement passé : cette exigence empêchait l'auteur de s'écarter trop loin des sources. On peut donc dire que « Le roman de Charette », s'il constitue une bonne introduction au personnage et à la Guerre de Vendée, agréable à lire et accessible, est néanmoins insuffisant pour pénétrer en profondeur les événements et les personnalités (ce n'était sans doute pas le but) ; toutefois cela n'est pas imputable à l'auteur, mais à la nature romanesque de l'ouvrage qui oblige à ne pas s'attarder aux analyses historiques.
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| Trois ouvrages consacrés à Charette ; à lire dans l'ordre. |
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mardi 8 janvier 2013
La religion jugée par ses fruits
'est un grand sujet de tristesse et d'étonnement pour tous les fils de l'Église de voir leur Sainte Mère en butte à tant de haines et de calomnies. On connaît l'arbre par ses fruits ; La religion catholique est un arbre immense dont les branches s'étendent sur le monde entier, et à l'ombre duquel ont reposé vingt siècles. On ne peut donc ignorer quels sont ses fruits ; on peut les juger, les goûter, les apprécier.
On parle beaucoup aujourd'hui de progrès et d'évolution. Qu'a fait notre sainte religion pour la civilisation ? Elle a renversé les idoles impures du paganisme, elle a fondé la morale la plus élevée, elle a condamnée et détruit l'esclavage, elle a conservé son flambeau toujours allumé pour éclairer les siècles les moins clairvoyants, et partout ses missionnaires, devançant les commerçants et les guerriers, ont porté la science et des mœurs plus douces au milieu des peuples sauvages. Moteur de toute la vie de l'esprit du millénaire médiéval, c'est à la religion chrétienne que nous devons les plus purs chefs-d'œuvre de notre culture en peinture, en architecture, en littérature, en musique (c'est un moine qui l'inventa)... C'est aux bénédictins que nous devons l'aménagement de l'Europe et sa civilisation. Nul ne peut opposer au Christianisme des faits aussi éclatants.
Quels ont été les meilleurs rois ? L'histoire nous les montre parmi ceux qui, se regardant comme les représentants de Dieu sur la terre, et sachant qu'ils devaient compte de la manière dont ils remplissaient leur mission, se sont efforcés d'améliorer le sort de leurs sujets par la modération, la justice et l'exemple de leurs vertus. Saint Louis est en la matière le souverain le plus célèbre, mais on peut citer l'infortuné Louis XVI, qui, conscient de son rôle, ne fit jamais répandre le sang pour sa défense. Tandis que pour le prince qui ne croit à rien il n'y a pas de frein : il n'admet ni supérieur à son autorité, ni juge pour ses actions. Le Christianisme, en subordonnant le pouvoir politique au pouvoir spirituel, a partout limité les abus de l'imperium antique.
Descendons dans la famille.
Comment peut se constituer un bon ménage ? N'est-ce pas sous l'égide de la religion, avec des promesses de fidélité, d'affection, de déférence faites au pied des autels, en face de Dieu ? Sans ces engagements sacrés, sans le sacrement qui unit les deux époux, que reste-t-il ? Des associations qu'on rompt sans scrupule, par caprice, et qui ne produisent que l'abandon, la misère et les larmes.
Il y a, il est vrai, de mauvais ménages malgré le sacrement reçu ! Le cœur humain est sujet à bien des égarements et des inconstances ; mais, soyons justes : mettons en présence deux ménages, l'un où règne la religion, l'autre où les principes religieux sont oubliés ; avec certitude vous verrez dans le premier le mari plus doux, plus rangé, plus attentionné, plus fidèle, la femme plus dévouée, plus consacrée à ses devoirs de mère et d'épouse, les enfants mieux élevés, mieux instruits ; dans le second, plus de vices, plus de désordres, plus de querelles dans tous les membres de la famille. En peut-il être autrement ? Croit-on que ce ne soit pas un puissant moyen pour se corriger, s'amender, se supporter les uns les autres, de s'agenouiller tous ensemble devant un crucifix en demandant aide et protection à Dieu, d'entendre tous les dimanches une parole qui vous rappelle vos devoirs, de recourir à ce tribunal où on avoue ses fautes après les avoir reconnues, où on reçoit d'utiles conseils, où on promet une meilleure conduite ? Au contraire, ne jamais faire un retour sur soi-même, ne demander et ne recevoir aucun avis, ne voir que la vie terrestre avec ses jouissance, ne penser qu'aux satisfactions grossières du corps, en oubliant les intérêts de son âme et de sa destinée future (ainsi agit l'homme sans religion), c'est fatalement se laisser entraîner sur la pente de toutes les faiblesses et de toutes les tentations de notre nature perverse.
Ce qui vaut pour des ménages s'applique à toutes les professions ; avec la religion, dans une entreprise, entreront l'ordre et la règle, et disparaîtront les conversations licencieuses, les funestes influences sur la jeunesse, et ces pensées de révolte et d'insubordination qui arrêtent le travail et engendrent la misère ; avec la religion qui commande la charité, qui impose au riche l'obligation de faire une large part au pauvre, celui qui possède la fortune sera plus généreux, plus bienfaisant, moins égoïste ; avec la religion, qui nous montre Notre-Seigneur Jésus-Christ né dans une étable, travaillant de ses mains, le pauvre ne sera plus humilié, il aura droit à tous les égards, à tous les honneurs, et son travail, dont la dignité a été relevée par son Dieu fait homme, retrouvera sa juste valeur ; la vie lui paraîtra moins rude avec la pensée des hautes destinées auxquelles il est appelé.
Les ennemis de la société, qui sont en même temps les ennemis de la Religion, répandent avec audace sur l'égalité, la liberté et la lutte des classes leurs théories qui doivent, selon eux, faire disparaître la misère. Le bon sens public reconnaît qu'il n'y a dans ces théories rien de possible, rien d'applicable ; que ce sont des chimères au point de vue social, et des causes réelles de jalousie, de perturbation entre les divers membres de la société, propres uniquement à amener les perturbations dans lesquels chacun perd et nul ne gagne. Les révolutions qui font couler des flots de sang ne sont les moteurs d'aucune amélioration, d'aucun bonheur public.
La religion ne se borne pas à de vagues systèmes, elle agit, elle fonde. C'est elle qui a ouvert ces nombreux asiles où sont accueillis les vieillards, les infirmes et les malades ; c'est elle qui a inspiré ces milliers de femmes admirables ayant renoncé à tous les plaisirs, et consacrées au service de ceux qui souffrent. La charité est un mot et une vertu dont le christianisme a enrichi le monde ; elle se produit sous toutes les formes, chez le missionnaire, chez les membres des associations dévouées au prochain. Quelles sont les voix qui plaident et gagnent sans cesse la cause des pauvres ? Ne sont-ce pas les voix du prêtre ? Bien avant le socialisme, c'est au catholicisme que l'ont doit les premières réflexions sur la condition ouvrière (Rerum novarum de Léon XIII) Et à tous les instants de sa vie, depuis le jour de sa naissance jusqu'à son dernier jour, n'est-ce pas du prêtre encore que l'homme reçoit les secours pour bien vivre et bien mourir ? Oui, c'est la religion qui est sa plus fidèle compagne !
Sans doute on peut négliger la pratique de la religion par indifférence, par respect humain, par entraînement des passions, sans se déclarer son ennemi ; cette négligence a son excuse et peut s'expliquer ; mais attaquer, combattre, s'efforcer de renverser cette grand bienfaitrice de l'humanité, c'est ou un aveuglement volontaire ou une perversité. Qu'ils sont à plaindre, ces aveugles et ces pervers ! Ils n'ont jamais goûté ce qu'il y a de douceur dans la prière ; ils ont oublié la joie ineffable qui inondait leur cœur au jour de leur première communion ; ils ne se doutent pas de la consolation que la grâce divine répand dans une âme qui souffre, de la force qu'on puise dans les sacrements pour supporter le poids de la vie. Ils n'ont donc jamais vécu avec un de ces hommes que nous appelons Saints, dont la figure est sereine, dont l'âme est pure, dont toute la conduite est exemplaire, qui attirent tous les cœurs par leur affabilité, et répandent autour d'eux le doux parfum de toutes les vertus. Ils n'ont donc jamais vu mourir un de ces vrais chrétiens quittant cette terre avec calme, résignation, avec joie même pour une meilleur destinée et relevant les yeux éteints à notre soleil pour entrevoir les rayons d'une céleste béatitude.
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lundi 7 janvier 2013
vendredi 4 janvier 2013
Le Concile de Trente et la Réforme tridentine
| Le pape Paul III |
itué dans
la première moitié de l'époque moderne, le concile de Trente,
quoique méprisé par ses contemporains, fut, avec la Réforme
tridentine (son corollaire), l'événement capital qui détermina
pour une bonne part l'histoire religieuse, sociale et culturelle de
l'Europe catholique classique.
Cette
réunion de prélats passa d'abord inaperçue, puis suscita des
moqueries, chez les papes eux-mêmes. Pourtant le concile de Trente
devint vite la référence incontournable de l'Europe catholique
moderne, le guide de la Réforme catholique tant attendue, une arme
redoutable dans la lutte contre le protestantisme. Son influence dans
le temps et l'espace est exceptionnelle, et dure encore jusqu'à nos
jours puisqu'il est le deuxième concile le plus cité dans le
nouveau Catéchisme de l'Église Catholique, après Vatican II.
On peut dès
lors se demander qu'est-ce qu'a été ce fameux concile et quels ont
été le programme et les contours de la Réforme tridentine par lui
engendrée ?
Pour
répondre à cette interrogation, il conviendra d'expliquer dans un
premier temps l'événement du concile en lui-même, avant de brosser
à grands traits un tableau du projet de réforme dans un second
grand mouvement.
- le Concile de Trente
A)
La difficile réunion du concile.
Bien avant
Luther, un profond désir de réforme parcourait déjà l'Europe,
mais deux raisons principales retardèrent la convocation d'un
concile œcuménique censé organiser cette réforme : la
méfiance de la papauté à l'égard des conciles généraux,
considérés comme une arme entre les mains des princes en conflits
avec Rome, d'une part, et le conflit entre le roi de France et
l'Empereur qui rendit impossible la réunion d'un concile universel,
d'autre part. Ce fut le pontificat de Paul III qui permit, malgré
tous les obstacles, à l'idée de concile d'aboutir. Le pape comprit
que l'Église ne pouvait pas rester sur la défensive face à ce
désir de réforme religieuse : il souhaita en prendre la tête
et l'accomplir. Le 2 juin 1536, par la bulle Ad
Dominici gregis curam, Paul III convoqua le
concile à Mantoue pour le 23 mai 1537, mais la reprise de la guerre
entre François Ier et Charles Quint en repoussa l'ouverture. Après
diverses négociations sur le lieu de réunion, un accord fut trouvé
sur la petite ville de Trente, terre d'Empire mais toute proche de
l'Italie. Toutefois la guerre se ralluma, retardant une fois de plus
la tenue du concile. Paul III dut attendre la paix de Crépy, en
septembre 1544, pour ordonner par la bulle Lætare
Jerusalem l'ouverture du concile de Trente.
Il faudra encore plus d'un an pour que cette ouverture soit
effective. Quand débute enfin le concile, le 13 décembre 1545, ne
furent présents qu'une poignée de prélats. Jamais concile
universel n'avait mis autant de temps à se réunir, jamais il
n'avait été si peu fréquenté...
B)
Le déroulement du concile.
Si le
concile fut interminable à se réunir, il le fut tout autant à se
clore. Les mêmes causes qui avaient retardé la réunion de
l'assemblée conciliaire expliquent sa durée exceptionnelle
(1545-1563). Malgré les pressions impériales, le concile prouva dès
ses débuts son indépendance. Contre la volonté de Charles Quint,
il se montra très ferme avec les thèses protestantes, en intégrant
la Tradition dans la Révélation et en traitant de points essentiels
en débat : le péché originel et la justification (IV, V, VI
èmes sessions, 1546-1547). Mais les travaux du concile furent très
rapidement freinés par la mauvaise volonté des princes, des prélats
et du pape lui-même. Par crainte d'une mainmise impériale sur
l'assemblée, le concile fut transféré à Bologne en 1547 ;
les pères conciliaires se divisèrent, une partie restant à Trente.
Puis le concile tomba dans l'inactivité, et fut de facto suspendu en
1549. Ainsi s'achevait la première période. Il s'ouvrit de nouveau
à Trente le 1er mai 1551, sous le pontificat de Jules III. Bien que
la France bouda cette réunion, à cause du rapprochement entre
l'Empereur et le Pape,, une importante délégation espagnole et
allemande fut présente, avec même des protestants. Néanmoins, si
on a espéré que le dialogue tant attendu ait lieu, il n'en fut
rien : catholiques et protestants campèrent sur leurs
positions, les premiers réaffirmant des dogmes honnis des seconds,
notamment l'Eucharistie par le décret voté lors de la XIIIème
session, le 11 octobre 1551 ; les protestants, quant à eux,
exigeant que les évêques soient déliés de leur serment de
fidélité au pape, que seule l'Écriture soit utilisée pour
trancher les controverses et que les juges soient choisis dans les
deux camps. Dialogue de sourd. A cela s'ajoutèrent les tensions
internes à l'assemblée. La reprise de la guerre obligea les pères
à fuir Trente, dont le concile fut à nouveau interrompu le 28 avril
1552. Il connaîtra dix ans d'éclipse et ce fut à l'occasion d'une
crise religieuse en France que le pape Pie IV convoqua, par la bulle
du 29 novembre 1560, l'assemblée dispersée à Trente. Le concile
s'ouvrit donc une fois encore le 18 janvier 1562. On y examina le
sacrement de l'Ordre, et à travers lui la conception du pouvoir
épiscopal (capitale dans cette Europe du début de la modernité) et
pontifical. Une solution fut trouvée après d'âpres discussions
impliquant tous les partis en présence : princes, pères
conciliaires et Rome : on renonça à définir dogmatiquement le
pouvoir du pape. Le concile souhaita ensuite s'attaquer aux abus des
princes, mais devant la la vive opposition de ces derniers, on
aboutit qu'à une vague exhortation. Les autres décrets de réformes
se succédèrent rapidement dès lors : purgatoire, indulgences,
culte des saints, reliques et images... La séance de clôture eut
lieu les 3-4 décembre 1563.
C)
Bilan du concile
Trois
acteurs autonomes ont pesé sur l'histoire du concile de Trente,
expliquant les extrêmes difficultés rencontrées : la papauté,
les princes et l'assemblée conciliaire elle-même. Chacun a une
vision propre de la réforme à entreprendre dans l'Église et tente
de l'imposer aux autres. Les papes contrôlèrent l'ordre du jour de
l'assemblée par leurs légats, tandis que les princes donnèrent des
consignes aux évêques de leur royaume. Ceux qui furent le plus
directement concernés par la crise religieuse élaborèrent même un
programme : ces princes voulurent des concessions liturgiques et
disciplinaires, telles que le mariage des prêtres, la communion sous
les deux espèces, la messe en langue vulgaire... Souvent influencés
par un élitisme humaniste qui a bien des points communs avec le
protestantisme, ils voulurent épurer la religion, la débarrasser de
la « superstition » (comprendre par là le culte des
saints, la vénération des images, l'adoration eucharistique...).
Ils voulurent également revaloriser le clergé séculier au
détriment des réguliers (dénigrement que l'on va retrouver tout au
long du XVIIIe siècle), mais sous le contrôle des puissances
temporelles bien plus que spirituelles (Rome et les évêques).
Enfin, ils montrèrent en matière dogmatique une grand indifférence,
cherchant surtout à stabiliser la politique de leur pays par
l'apaisement du conflit religieux avec les protestants. Cependant,
les princes laïcs n'eurent pas les mêmes moyens d'action sur le
concile que les papes, et leurs désunion permanente les empêcha de
faire front commun. Mais les papes comme les princes ignorèrent la
dynamique propre de l'assemblée tridentine, qui ne fut disposée à
céder ni aux pressions temporelles, ni aux directives pontificales.
Si le concile se termina enfin, et à l'avantage de la papauté,
c'est grâce à la conversion tardive de Pie IV au compromis. La
collaboration devint enfin franche et nette entre Rome et Trente, ce
qui n'avait jamais été le cas depuis 1545. Cette collaboration
permettra d'en finir avec ce que Paolo Sarpi, cité par Alain Tallon,
appelait avec ironie l' « Illiade de notre temps »
et annonça pour la suite la récupération pontificale de la
Réforme tridentine.
- L'Église tridentine.
A)
Trente : une réfutation de la théologie protestante
Quoique ça
ne soit pas là son caractère principal, le concile de Trente n'en
demeure pas moins une redoutable machine de guerre tournée contre le
protestantisme, et fut perçu comme tel par les protestants
eux-mêmes. Il témoigna un soucis tout particulier de réfuter la
théologie protestante, de la condamner sans nuance. Son mode
d'expression par anathème est sur ce point très éloquent : «
si quelqu'un dit... qu'il soit anathème ». La plupart des
décrets dogmatiques, et le plus importants, furent pris lors de la
première période tridentine. Toute condamnation du protestantisme
doit s'appuyer sur la Révélation divine et la première tâche des
pères fut donc de la définir. La IVème session du concile (8 avril
1546) réaffirme le caractère révélé de la Tradition, contre la
« Sola Scriptura » de Luther. Ceci établi, au pessimisme
protestant sur le péché originel, les pères répondirent en
soulignant l'effet purifiant du baptême (Ve session), qui opère
chez celui qui le reçoit une régénération profonde, ontologique,
de tout son être. Le concile prit ensuite position sur la délicate
question de la justification (VI e session) : se plaçant entre
Luther et Érasme, il affirma que le chrétien est sauvé par la
grâce, acceptée ou non, que donc il est à la fois participant à
son propre salut et entièrement redevable à Dieu du don de la
grâce. Cette conception s'oppose à la fois au « serf-arbitre »
de Luther et à la liberté totale d'Érasme. Cette définition
tridentine aura des conséquences pratiques très nettes pour la vie
spirituelle du chrétien, comprise maintenant comme un combat
permanent contre la concupiscence. Pour mener à bien ce combat, il y
a les sacrements, qui sont les armes pour la bataille, d'où
l'invitation pressante à communier fréquemment, donc à se
confesser souvent, ce qui constitue une des modifications
essentielles de la vie religieuse induites par les définitions
conciliaires, annonciatrices de la doctrine d'un saint François de
Sales. Trente maintient aussi la pompe du culte catholique contre le
dépouillement protestant. Là où les protestants ne reconnaissent
que deux sacrements, Trente confirme la liste canonique des Sept que
nous connaissons, insistant surtout sur l'Eucharistie, niée des
réformateurs luthériens, et la messe. S'en suivit, après les
questions difficiles de la double justice et de la certitude de la
grâce, et attaquant par là aussi les humanistes, le rejet de
l'usage du vernaculaire dans la liturgie et les traduction
bibliques : la Vulgate de saint Jérôme, traduction latine de
la Bible, conserve sa place d'honneur, tout comme le latin
liturgique. Quoiqu'il en soit, le concile de Trente ne fut pas
uniquement une arme dogmatique, mais aussi et surtout un programme
pour la Réforme catholique par lui amorcée.
B)
La Réforme catholique : le programme tridentin.
L'œuvre de
réforme du concile n'innove pas radicalement, mais reprend pour une
bonne part des constitutions antérieures, souvent du Moyen-Âge
grégorien. Le système bénéficial, c'est-à-dire la question des
revenus ecclésiastiques, par son importance et l'ampleur des abus,
fut le premier chantier. Le cumul des bénéfices, les mainmise des
laïcs sur les nominations aux évêchés, l'indignité des candidats
aux charges, les bénéficiaires qui ne résident pas ni ne
prêchent...etc., furent dénoncés au concile. Comme il est inutile
et dangereux de détruire cet édifice, on procéda par tâtonnements.
Le concile manifesta aussi le soucis de mieux encadrer les fidèles,
ce qui aura des conséquences sur toute la période classique. Pour
cela, l'accent est mis sur l'éducation du clergé et des fidèles
(Ve session), par la prédication et la constitution de séminaires.
Un lecteur ou un maître de grammaire doit être établi dans chaque
cathédrale, église ou cure. Les évêques et les curés doivent
prêcher. L'évêque est vraiment au centre du dispositif de
réforme : pour cela on l'oblige à résider dans son diocèse,
on limite les exemptions à son autorité (chanoines, couvents...),
on interdit le cumul de bénéfices incompatibles et on lui enjoint
de visiter une fois par an les églises de son diocèse, de tenir
fréquemment synodes et conciles provinciaux. Les prérogatives de
l'évêque sont ainsi renforcées ; les perdants étant les
chapitres cathédraux et les réguliers, liés à l'évêque plus
étroitement. Trente insista également sur le caractère particulier
du clerc, qui doit être séparé des fidèles. Le clerc devient un
modèle pour le laïc, qui reçoit la doctrine par lui, et uniquement
par lui. Contre la société de son temps, Trente eut le courage
d'interdire le duel et de réaffirmer que le mariage est valide
seulement avec le consentement mutuel des époux, sans accord des
parents, mais sinon le laïcat est presque oublié. Somme toute, ce
programme de réforme, quoiqu'incomplet, est audacieux et
d'application difficile. Sa mise en œuvre fut lente et progressive,
prenant toute sa mesure dans le XVIIe siècle de la Contre-Réforme,
même si très tôt le saint évêque Charles Borromée, par son
application rigoureuse des décrets conciliaires, fit de son diocèse
de Milan un véritable laboratoire tridentin, qui devint un modèle
pour toute l'Europe catholique et de ce fait permet à Alain Tallon
de parler, à la place de Réforme tridentine, de Réforme
borroméenne.
C)
Destin du Concile de Trente
Les décrets
conciliaires furent rapidement reçus dans les États italiens et
dans la péninsule Ibérique, tout comme dans la lointaine Pologne
malgré la présence de fortes minorités protestantes. La réception
des décrets par le temporel dans les pays blessés par la crise
religieuse fut beaucoup plus délicate : ratifier les décrets
tridentins pouvait paraître de la provocation et rallumer de
sanglantes guerres civiles. L'empereur Ferdinand ne prit pas ce
risque après la fragile paix d'Augsbourg (1555), seuls les princes
catholiques d'Allemagne et leurs États, sans engager l'Empire,
reçurent les décrets. Catherine de Médicis, pour la France, éluda
la question pour préserver la paix relative d'Amboise. Mais si la
ratification des décrets par les Églises nationales peut sembler
relativement rapide, leur application réelle fut beaucoup plus
lente : l'élan amorcé par le concile ne s'épanouira
pleinement qu'au cours du Grand Siècle. Si les décrets dogmatiques
sont très tôt acceptés (dès 1550), la réforme disciplinaire fut
plus longue à se réaliser. Néanmoins, grâce à l'action de la
papauté, le cumul des évêchés disparaît quasiment très vite, et
si la quête des bénéfices ne cessa pas, elle fut mieux réglée
que par le passé. Mais il ne faut pas croire que toutes les vieilles
pratiques disparurent du jour au lendemain après Trente :
certaines prescriptions sont même carrément ignorés, surtout à
cause du fait qu'elles étaient irréalistes (séminaires dans chaque
diocèse...). L'exemple borroméen fut admiré pour sa rigueur, mais
ses émules durent bien vite faire face à une réalité
ecclésiastique, politique et sociale empêchant la réalisation de
la réforme tridentine dans son intégralité. Ce lent effort de zèle
réformateur et de compromis réaliste constitue à la fois le génie
et la faiblesse de la « tridentinisation » de l'Église,
qui ne manquera pas de subir, à cause ce ces lenteurs justement, de
subir les critiques les plus acérées, venant des protestants, mais
aussi des catholiques. Pour ces derniers, le personnage le plus
important est le religieux vénitien Paolo Sarpi, qui, dans on
ouvrage « Istoria del concilio tridentino » de 1619
dénonça la récupération pontificale du concile de Trente. Son
livre connaîtra une large diffusion et forgera pour longtemps
l'historiographie de ce concile œcuménique, dont nous sortons à
peine.
L'événement
conciliaire a beau se situer en plein cœur du XVIe siècle, dans la
petite ville de Trente, il n'en concerne pas moins que toute la
modernité européenne. A la fois inspiratrice et reflet de la
société d'alors, la réforme tridentine, par son effort de
centralisation, de rationalisation bureaucratique, d'appel à la
responsabilité morale, d'encadrement de la société, n'est pas
étrangère aux évolutions modernes. La récupération romaine du
concile et le triomphe relatif de l'absolutisme pontifical n'est pas
sans rappeler le processus temporel analogue d' « absolutisation »
en France ou en Espagne. Par le concile de Trente, l'Église sut
entrer dans la modernité avec les forces nécessaires pour s'imposer
face au protestantisme, mais aussi face à la tentation théocratique
des pouvoirs politiques : seule l'Église, par le pape, est
souveraine absolue du sacré et c'est ce qui explique cette position
très tridentine de séparation des clercs d'avec les laïcs et de
cléricalisation de la société. Enfin, d'un point de vue
théologique, Trente, par son assurance tranquille, sa certitude de
la bonté du libre arbitre humain régénéré par la grâce, façonna
tout le catholicisme moderne, voire contemporain. Le concile de
Trente a été marqué par une intransigeance dogmatique quand il
s'agissait de faire face à la réforme protestante, mais par un
soucis de compromis pour tout le reste. Ce pragmatisme tridentin et
cette plasticité, qui permirent à la réforme catholique de
s'adapter à des contextes ecclésiaux bien différents, assura son
succès, et son influence profonde encore jusqu'à aujourd'hui.
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lundi 24 décembre 2012
La joie inaltérable de Noël
Gaudeamus in Domino !
L'horizon blanchit à l'Est ; la pâle lueur de l'aube nous atteint ; nous arrivons au bout de la nuit.
Demain ce sera Noël, la fête de la naissance du Sauveur. Mais nombreux seront ceux, qui, en cette nuit sainte et ce jour béni, se trouveront seuls, affligés, malades, agonisants ou désespérés. Ces réjouissances annuelles ne doivent-elles pas leur être intolérables ? Ne sont-ils pas les grands oubliés de ces fêtes où tout le monde se trouve dans l'allégresse ? Hé bien non. En fait, Noël est fait pour eux.
Car la joie de Noël, la vraie, n'a rien à voir avec le plaisir matériel que procure des iPads ou le dernier Nikon One ; elle n'est pas non plus le plaisir d'une « fête de la convivialité ». Il faut se purifier sur ce point des impostures contemporaines sur Noël et de ce que la société moderne en a fait ; Noël n'est pas assimilable à une course folle dans les Galeries Lafayette.
Noël, c'est la fête du Pauvre.
Contemplons ce jeune couple, harassé par le voyage, errant dans Bethléem par une nuit froide à la recherche d'un abri car Marie, tout juste âgée de seize ans, est sur le point d'enfanter. Il n'y a plus de place pour eux à l'hôtellerie, personne ne veut les loger. Joseph, rongé d'angoisse, ne peut trouver mieux pour eux qu'une misérable étable enfoncée dans une cavité rocheuse glacée, sombre, humide...
Contemplons ce Bébé désarmé, nu, couché dans une mangeoire pleine de paille, réchauffé seulement par les bras tendres de sa Mère et le souffle tiède d'un âne et d'un bœuf. Joseph, partagé entre la crainte et le soulagement, se penche sur l'Enfant et observe le miracle.
Contemplons cette bande de pauvres bergers, qui, alertés par l'ange quelques instants après la naissance du petit Enfant, accourent à toute vitesse depuis les champs vers le lieu indiqué. Ils s'approchent prudemment du berceau improvisé et, saisis de ravissement, tombent à genoux. Ces modestes pâtres aux pieds poussiéreux, déguenillés, hirsutes, ont l'immense privilège d'être les premiers à voir le Nouveau Né.
Car cet Enfant inoffensif, au milieu du foin, n'est rien d'autre que le Suzerain des Cieux venu sauver le monde. Dieu Lui-même, sous la forme d'un bébé, repose à cet instant dans les bras d'une pauvre fille de Nazareth. Ô mystère sublime de l'Incarnation ! Jésus est né, le Sauveur est enfin là ! Il aurait pu naître d'une famille royale, dans un palais, ou même descendre adulte directement du Ciel. Non, Il a choisi le dénuement le plus total. En cela, il rejoint toute l'humanité dans sa misère, « assise à l'ombre de la mort. »
Nous portons tous des pierres au fond du cœur, et nous avons chacun mille raisons de ne pas nous réjouir en ce 25 décembre... Mais la joie inhérente à Noël n'est pas fonction du poids de nos croix personnelles, du nombre de cadeaux, de l'entourage ou de la qualité de la nourriture du festin.
La joie de Noël tient essentiellement à l'espoir surnaturel que représente pour le genre humain ce Bébé enveloppé de langes. Il n'est pas la promesse de plus de richesses, de plus de santé, de plus de confort ou de plus de plaisir, mais Il est la Miséricorde incarnée, au pied de la lettre. Dieu est tombé du Ciel pour nous y ramener. Cette petite tête chauve est pour chacun de nous, personnellement, un message de réconciliation : avec cet Enfant, c'est l'œuvre de la Rédemption qui commence. Nous sommes tous criminels, pécheurs, malades, infirmes, corrompus... en un mot nous sommes perdus. Mais ce Poupon est venu pour nous sauver, et c'est tout ce qui compte. C'est comme si, tombés au fond d'une mine, écrasés par un éboulement, au bord de la mort, nous entendions les coups de pioche des sauveteurs. L'aventure commence ; nous sommes en route vers Pâques : la Croix s'avance déjà.
La joie de Noël, donc, est inaltérable parce qu'elle est avant tout spirituelle. Seul ou en famille, pauvre ou riche, malade ou bien-portant, nous pouvons tous nous réjouir de la naissance du Messie tant attendu, car elle concerne tout le monde, et spécialement ceux qui ne vont pas bien. Comme chaque année, Noël est l'occasion de radicalement changer nos vies ; c'est l'occasion de faire passer l'invisible avant le visible, l'occasion de donner un sens surnaturel à nos existences en allant adorer l'Enfant à la crèche avec les bergers et les Rois Mages.
« Colline de Sion, tressaille
d'allégresse ; filles de Jérusalem, revêtez vos habits de fête, et
chantez, chantez de nouveaux cantiques ».
Noël contient tout une révolution morale, il est le commencement de ce nouvel ordre d'idées qui doit changer la face du monde ; richesses, orgueil, votre règne est fini, celui du détachement, de l'humilité et de la charité commence
; au nouveau Roi de la Crèche il faut des courtisans qui aiment le dénuement de sa
naissance, le reconnaissent et l'adorent dans sa pauvreté ; et désormais
ses faveurs et ses préférences sont pour ceux qui souffrent et qui, à
son exemple, se sont fait petits.
Joyeux et saint Noël à tous !
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vendredi 21 décembre 2012
La complainte du Templier
1* C'était au mois de mai que je fus adoubé
En la commanderie de Montigny l'Allier
En ce clair jour ma joie ne se put comparer
Qu'à celle des amants qui ont le cœur comblé
2* Quand je reçus de l'ordre la cape immaculée
Marquée de la croix rouge, à l'épaule brodée
Le grand maître, céans, a daigné me parler
« sois fidèle et ardent car tu es TEMPLIER »
3* Depuis sur terre et mer nous avons guerroyé
Partout dans le désert sous le ciel mordoré
Des sarrasins maudits je me suis fait connaître
Comme un vrai chevalier seul mérite de l'être
4* Combien de missions menées jusqu'à leur terme
Combien d'engagements qui l'ennemi consternent
Par le fer de la lance au baucéant sacré,
De Syrie en Provence, j'ai servi Chrétienté !
5* Or aujourd'hui enfin me voici allongé
Dans de la paille fraîche où j'entends psalmodier
Là- haut, dans la chapelle, c'est l'office des morts
Courage, Dieu t'appelle, tu arrives au port.
6* O lointaine Champagne pays de mes aïeux
Ton ciel ennuagé m'a bien manqué un peu
Sous le firmament bleu et le ciel étoilé
Qu'on voit toute l'année au Crac des Chevaliers
7* Sur mon honneur, Seigneur, j'ai Votre foi jurée,
Je Vous rends mon cœur pur et mon épée sans tâche
J'ai combattu pour Vous sans repos ni relâche,
Je Vous rends mon épée avec son baudrier
8* Sire Dieu protégez ce pays qui est Vôtre
Vous y marchiez jadis suivi de Vos apôtres
J'ai parcouru ses routes et suivi ses sentiers
J'ai chevauché sans doute où Vous posiez le pied .
9* La route qui s'achève mène au paradis
Saints et Saintes de Dieu, aidez moi en ce jour
Saint Georges et saint Maurice qu'il ne soit jamais dit
Que vous m'avez laissé privé du Dieu d'amour
10* Sire Dieu de Merci, Sire Dieu de bonté
Dans mon cœur pour un autre il n'y eut jamais place
Grâce ô agneau de Dieu qui toute faute efface
Grâce Dame Marie à qui l'Ordre est voué
lundi 17 décembre 2012
De l'Avent
'Église, dans sa sollicitude, a déterminé des jours et des temps particuliers spécialement destinés à purifier notre cœur par la prière, la pénitence et la méditation des vérités éternelles. Au premier rang de ces époques salutaires il faut placer le temps de l'Avent. En effet, l'Avent est un temps de prière et de pénitence que l'Église a établi pour préparer ses enfants à la naissance du Sauveur ; ce que les vigiles sont aux fêtes ordinaires, ce que le Carême est à Pâques, ce que les millénaires de l'ancien monde furent à la venue du Messie, l'Avent l'est à la fête de Noël. Quatre semaines de préparation ne paraîtront pas longues, quand on considère l'excellence du mystère qui les suit. Si le peuple d'Israël dut se préparer avec tant de soin pour recevoir la loi promulguée au sommet du Sinaï et pénétrer dans la terre promise, quelles doivent être les préparations des chrétiens pour recevoir le Dieu du ciel, la victime sans tache, le législateur suprême !
L'institution de l'Avent paraît aussi ancienne que celle de la fête de Noël, quoique la discipline de l'Église à cet égard n'ait pas toujours été la même. Pendant plusieurs siècles l'Avent fut de quarante jours comme le Carême ; il commençait à la Saint-Martin. Autrefois on jeûnait pendant l'Avent ; le pape Boniface VIII, dans la bulle de canonisation de Saint Louis, déclare que ce grand roi passait les jours de l'Avent en jeûnes et en prières.
L'Église ne néglige aucun moyen de réveiller dans nos cœurs l'antique ferveur de nos prières : le petit Enfant que nous attendons est-il moins digne de tout notre amour aujourd'hui qu'autrefois ? Sa venue dans nos âmes est-elle moins nécessaire ? Dans ses offices l'Église quitte ses ornements de joie ; elle prend le violet en signe de componction. Le Gloria in excelsis est omis à la messe, la voix du grand Paul, la voix d'Isaïe, la voix de Jean sur les bords du Jourdain, se mêlent aux hymnes et aux accents des prédicateurs.
L'évangile du premier Dimanche nous rappelle le jugement dernier et le second avènement du Fils de Dieu, pour nous avertir que, si nous voulons voir arriver avec confiance le Dieu qui descendra comme juge suprême des vivants et des morts, nous devons nous préparer à le recevoir maintenant qu'il vient comme Sauveur.
Au second Dimanche, les instructions de l'Église deviennent encore plus précises, car le grand événement approche ; c'est la lumière qui devient plus vive à mesure que le soleil approche de l'horizon : dans l'épître, le grand Apôtre fait entendre sa voix, il annonce que Jésus-Christ est envoyé pour accomplir toutes les figures et réunir les Juifs et les Gentils dans une seule bergerie.
Dans l'évangile, le Précurseur envoie vers Jésus deux de ses disciples, avec ordre de lui présenter cette question : « Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus, ayant opéré en leur présence plusieurs miracles, leur répondit : « Allez dire à Jean ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent ; l'Évangile est annoncé aux pauvres, et bienheureux celui qui ne se scandalisera pas à mon sujet. »
Le troisième Dimanche (de Gaudete), saint Paul, dans l'épître, nous invite à la joie, en y joignant la prière, c'est-à-dire ardent qui attire Dieu en nous et qui appellera le Messie dans nos cœurs ; dans l'évangile, saint Jean-Baptiste, plus que prophète, n'annonce plus le Messie, il dit qu'il est déjà dans le monde ; mais il ajoute une parole qui se vérifie, hélas ! encore aujourd'hui : Il est au milieu de vous, et vous ne le connaissez pas ; il a été fait avant moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers.
Enfin, le quatrième Dimanche, lorsque le divin Enfant est au moment d'entrer dans le monde, l'Église termine toutes ses instructions par cette parole : Toute chair verra le Sauveur envoyé de Dieu, parole qui nous dit : Soyez prêts, les temps sont accomplis, le soleil de justice et de vérité va briller à l'horizon, la lumière va se répandre sur tous les hommes sans exception de riches et de pauvres, de savants et d'ignorants ; encore une fois, soyez prêts.
A partir du 14 décembre jusqu'au 23, l'Église chante à vêpres, avant et après le cantique de la sainte Vierge, les grandes antiennes ; on les appelle vulgairement les antiennes O, parce qu'elles commencent toutes par cette invocation ; elles se répètent trois fois chaque jour à l'office du soir ; par leur variété elles expriment les différentes qualités du Messie et les différents besoin du genre humain ; il est impossible d'avoir la foi et de les réciter sans entrer dans les sentiments qu'elles expriment.
Les plus puissants motifs qui nous engagent à sanctifier l'Avent :
1° L'obéissance au précepte de l'Église : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les voies du Seigneur.
2° La reconnaissance envers le Sauveur :qu'était l'homme avant l'incarnation du Sauveur ? que sommes-nous sans Lui ?
3° Les bienfaits pour notre âme : La source des grâces ne tarit dans aucun temps, mais les grandes fêtes sont des jours plus propices, des jours où ces grâces sont répandues avec plus d'abondance. Les dispositions que Dieu trouve en nous sont la mesure de ses faveurs ; hé bien ! descendons dans notre cœur, interrogeons notre vie passée, notre état présent, notre avenir ; que de choses n'avons-nous pas à demande à la crèche !
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jeudi 13 décembre 2012
Noël Chouan
Voici l'histoire telle qu'on me l'a contée, un soir, au bord du Couësnon, dans cette partie du pays de Fougères qui, de 1783 à 1800, fut le théâtre de l'épopée des Chouans, et où vivent toujours les souvenirs des temps de grande épouvante : — c'est sous ce nom sinistre que, là-bas, on désigne la Révolution.
***
Par une nuit de l'hiver de 1795, une escouade de soldats de la République suivait la traverse qui, longeant la lisière de la forêt de Fougères, communique de la route de Mortain à celle d'Avranches. L'air était vif, mais presque tiède, quoiqu'on fût à l'époque des nuits les plus longues de l'année ; çà et là, derrière les haies dénudées, de larges plaques de neige, restées dans les sillons, mettaient dans l'ombre de grands carrés de lumière.
Les patriotes marchaient, les cadenettes pendantes sous le bicorne de travers, l'habit bleu croisé de baudriers larges, la lourde giberne battant les reins, le pantalon de grosse toile à raies rouges, rentré dans les guêtres. Ils allaient, le dos voûté, l'air ennuyé et las, courbés sous le poids de leur énorme bissac et du lourd fusil à pierre qu'ils portaient sur l'épaule, emmenant un paysan, qui, vers le soir, en embuscade dans les ajoncs, avait déchargé son fusil sur la petite troupe : sa balle avait traversé le chapeau du sergent et, par ricochet, cassé la pipe que fumait un des soldats. Aussitôt poursuivi, traqué, acculé contre un talus, l'homme avais été pris et désarmé : les bleus le conduisaient à Fougerolles où se trouvait la brigade.
Le paysan été vêtu, en manière de manteau, d'une grande peau de chèvre qui, ouverte sur la poitrine, laissait voir une petite veste bretonne et un gilet à gros bouton. Il avait aux pieds des sabots et sa tête était couverte d'un grossier chapeau de feutre à larges bords et à longs rubans, posé sur une bonnet de laine. Les cheveux flottaient sur son cou. Il suivait, les mains liées, l'air impassible et dur ; ses petits yeux clairs fouillaient à la dérobée les haies qui bordaient le chemin et les sentiers tortueux qui s'en détachaient. Deux soldats tenaient, enroulées à leur bras, les extrémités de la corde qui lui serrait les poignets.
Lorsque les bleus et leur prisonnier eurent dépassé Tondrais et franchi à gué le ruisseau du Nanson, ils s'engagèrent dans la forêt afin d'éviter les habitations ; au carrefour de Servilliers, le sergent commanda halte ; les hommes harassés formèrent les faisceaux, jetèrent leurs sacs sur l'herbe et, ramassant du bois mort, des ajoncs et des feuilles qu'ils entassèrent au milieu de la clairière, allumèrent du feu, tandis que deux d'entre eux liaient solidement le paysan à un arbre au moyen de la corde nouée à ses mains.
Le chouan, de ses yeux vifs et singulièrement mobiles, observait les gestes de ses gardiens : il ne tremblait pas, ne disait mot ; mais une angoisse contractait ses traits : évidemment, il estimait sa mort imminente. Son anxiété n'échappait point à l'un des bleus qui le cerclaient de cordes. C'était un adolescent chétif, à l'air goguenard et vicieux : de ce ton particulier aux Parisiens des faubourgs et, tout en nouant les liens, il ricanait de l'émotion du prisonnier.
— T'effraie pas, bijou ; c'est pas pour tout de suite : t'as encore au moins six heures à vivre : le temps de gagner un quine à la ci-devant loterie, si tu as le bon billet. Allons, oust, tiens-toi droit !..
— Ficelle-le bien, Pierrot : il ne faut pas que ce gars-là brûle la politesse.
— Sois tranquille, sergent Torquatus, répondit Pierrot ; on l'amènera sans avarie au général. Tu sais, mauvais chien, continua-t-il en s'agressant au paysan qui avait repris son air impassible, il ne faut pas te faire des illusions ; tu ne dois pas t'attendre à être raccourci comme un ci-devant : la République n'est pas riche et nous manquons de guillotines ; mais tu auras ton compte en bonnes balles de plomb ; six dans la tête, six dans le corps. Médite ça, mon vieux, jusqu'au maton : ça te fera une distraction.
Sur ce, Pierrot vint s'asseoir parmi ses camarades, autour du feu, et tirant de son sac un morceau de pain bis, il se mit à manger placidement.
Cette guerre atroce que, depuis trois ans, les troupes régulières menaient en Bretagne contre les bandes de paysans, cette lutte acharnée avec des ennemis invisibles, avait pris le caractère odieux d'une chasse à la bête fauve : il ne restait rien de cette générosité habituelle aux soldats, ni compassion pour les prisonniers, ni pitié pour les vaincus : un homme pris était un homme mort : bleus ou chouans avaient tant des leurs à venger !
D'ailleurs, il semble qu'au cours de cette terrible époque les hommes aient perdu tous sentiments humains : l'habitude du sang versé, l'insécurité du lendemain, le bouleversement des mœurs, la rupture de l'endiguement social, le bouillonnement malsain de la Révolution, avaient fait d'eux de véritables bêtes, courageuses ou perfides, lions ou tigres, n'ayant d'autre mission et d'autre but que de tuer et de vivre.
Quand il eut fini son pain, Pierrot se mit à astiquer son fusil ; il choisit dans sa giberne une balle de calibre, et la tenant délicatement entre ses doigts :
— Hé ! mon fiston, dit-il au paysan qui, du regard, suivait tous ses mouvements ; elle est pour toi, celle-là.
Il la glissa dans le canon de son fusil, qu'il bourra d'un chiffon de papier. Tous les hommes éclatèrent de rire et chacun dit son mot, joyeux de distiller au malheureux son agonie.
— J'en ai autant à te faire digérer, criait l'un.
— Ça te fera douze boutonnières à la peau, ricanait un autre.
— Sans compter le coup de grâce que je lui enverrai par les deux oreilles ajouta le sergent que la colère prit tout à coup.
— Ah ! canaille de chouan, fit-il en avançant le poing, si, d'un coup, j'en pouvais tuer cent mille de ton espèce !
Le paysan, silencieux, demeurait calme sous cet assaut de rage. Il semblait guetter un bruit lointain que les cris et les rires des soldats l'empêchaient de percevoir. Et tout à coup il courba la tête et parut se recueillir : du fond de la forêt montait dans l'air tranquille de la nuit le son d'une cloche que le souffle des bois apportait, clair et distinct, doucement rythmé. Presque aussitôt une seconde cloche, plus grave, se fit entendre à l'autre bout de l'horizon et bientôt après une troisième, grêle et plaintive, très loin, tinta doucement.
Les bleus, surpris, s'émurent.
— Qu'est-ce là ?... Pourquoi sonne-t-on ?... Un signal, peut-être... Ah ! les brigands !... C'est le tocsin !
Tous parlaient à la fois ; quelques-uns coururent à leurs armes. Le paysan releva la tête et, les regardant de ses yeux clairs.
— C'est Noël, dit-il.
— C'est... ? Quoi... ?
— Noël... on sonne la messe de minuit.
Les soldats, en grommelant, reprirent leurs places autour du feu et le silence s'établit : Noël, la messe de minuit ; ces mots qu'ils n'avaient pas entendus depuis si longtemps les étonnaient : il leur venait à la pensée de vagues souvenirs d'heures heureuses, de tendresse, de paix : la tête basse, ils écoutaient ces cloches qui, à tous, parlaient une langue oubliée.
Le sergent Torquatus posa sa pipe, croisa les bras et ferma les yeux de l'air d'un dilettante qui savoure une symphonie. Puis, comme s'il eût honte de cette faiblesse, il se tourna vers le prisonnier et, d'un ton très radouci :
— Tu es du pays ? demanda-t-il.
— Je suis du Coglès, pas loin...
— Il y a donc encore des curés par chez vous ?
— Les bleus ne sont pas partout : ils n'ont pas passé le Couësnon, et par là, on est libre. Tenez, c'est la cloche de Parigné qui sonne en ce moment ; l'autre, la petite, c'est celle du château de M. du Bois-Guy, et, là-bas, c'est la cloche de Montours. Si le vent donnait, on entendrait d'ici tinter la Rusarde, qui est la grosse cloche de Loudéan.
— C'est bon, c'est bon, on ne t'en demande pas tant, interrompit Torquatus, un peu inquiet du silence que gardaient ses hommes.
A ce moment, de tous les points de l'horizon, s'élevaient, dans la nuit, les sonneries des villages lointains : c'était une mélodie douce, chantante, harmonieuse, que le vent enflait ou atténuait tour à tour. Et les soldats, le front baissé, écoutaient : ils pensaient à des choses auxquelles, depuis des années, ils n'avaient pas songé : ils revoyaient l'église de leur village, toute brillante de cierges, la crèche faite de gros rochers moussus où brûlaient des veilleuses rouges et bleues ; ils entendaient monter dans leur souvenir les gais cantiques de Noël, ces airs que tant de générations ont chantés, ces naïfs refrains, vieux comme la France où il est question de berges, de musettes, d'étoiles, de petits enfants, et qui parlent aussi de concorde, de pardon, d'espérance. Et ces rêveries attendrissaient ces soldats farouches : de même qu'il suffit d'une verre de vin pour griser une homme depuis longtemps à jeun, ils sentaient leurs cœurs se fondre à la bonne chaleur de ces pensées douces dont ils étaient déshabitués.
Torquatus secouait la tête en homme qu'une méditation obsède.
— Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il brusquement au chouan.
— Branche d'or.
— Oh ! là là ! quel nom ! s'exclama Pierrot, dont le rire moqueur resta sans écho.
— Silence, fit le sergent. On se nomme comme on peut.
— Branche d'or est une nom de guerre. J'ai bien pris celui de Torquatus, moi !
Les cloches au loin sonnaient toujours : et la voix du sergent, peu à peu, se faisait douce comme s'il eût craint de rompre le charme que cette musique lointaine versait sur la nature endormie.
— Tu as une femme ? fit-il.
Branche d'or serra les lèvres, ses sourcils s'abaissèrent sur ses yeux, son front se plissa : il répondit par une signe de tête affirmatif.
— Et ta mère ? interrogea Pierrot, elle vie encore, ta mère ?
Le chouan ne répondit pas.
— As-tu des enfants ? demanda un troisième.
Un gémissement sortit de la poitrine du prisonnier : à la lueur du foyer on vit des larmes rouler sur ses joues. Les soldats se regardaient, gênés, l'air honteux.
— J'vas le détacher un instant, sergent, insinua Pierrot que l'émotion gagnait.
Torquatus approuva d'un geste ; on délia Branche d'or qui s'assit sur l'herbe, au pied de l'arbre et cacha son visage dans ses mains hâlées.
— Dam ! remarqua le sergent, c'est un vilain Noël qu'ils auront là, sa femme et ses marmots, s'ils apprennent... Ah ! misère ! Quelle sale corvée que la guerre... Dans les temps jadis, voyez-vous, mes enfants, continua-t-ils s'adressant à ses hommes, tout le monde, à ces heures-ci, était joyeux et content. Noël c'était la grande liesse et la bonne humeur ; aujourd'hui...
Et, regardant le feu mourant, il ajouta, rêvant tout haut :
— J'ai aussi une femme et des garçon, là-bas, en Lorraine : c'est le pays des arbres de Noël ; on coupe un sapin dans le bois, on le charge de lumière et de jouets... Comme ils riaient, les chers petits ! Comme ils battaient des mains... Ils ne doivent pas être gais, à présent.
— Chez nous, dit un autre, entraîné par ces confidences, on faisait à l'église un grand berceau, avec l'Enfant Jésus dedans et, toute la nuit, on distribuait aux garçons et aux filles des gâteaux et des pièces blanches.
— Dans le Nord, d'où je suis, racontait un troisième, le bonhomme Noël passait dans les rues, avec une longue barbe et un grand manteau, couvert de farine pour représenter la neige, et il frappait aux portes en criant d'une grosse voix : « Les enfants sont-ils couchés?... » Oh ! comme on avait peu et qu'on était heureux.
Tous ces hommes se laissaient aller à leurs souvenirs : sur leurs cœurs bronzés, ces impressions d'enfance, longtemps oubliées, passaient comme une bienfaisante rosée sur l'herbe sèche ; tous maintenant se taisaient ; les uns restaient le front penché, l'esprit loin dans le passé paisible et doux, loin des révolutions et des guerres civiles ; d'autres regardaient le paysan d'un air de commisération, et quand soudain, les cloches de Noël, qui, par deux fois, s'étaient tues, reprirent dans l'éloignement leur chant mélancolique et clair, une sort d'angoisse passa sur la petite troupe. Le sergent se leva, fit fiévreusement quelques pas en grommelant, regarda ses hommes comme pour les consulter,et, frappant sur l'épaule de Branche d'or :
— Va-t'en dit-il.
Le chouan leva la tête, ne comprenant pas.
— Va-t'en, sauve-toi.... tu es libre.
— Sauve-toi donc, criaient les bleus, sauve-toi... puisque le sergent te l'ordonne.
Branche d'or s'était dressé, ébahi, croyant à quelque cruelle raillerie.
Il dévisagea l'un après l'autre tous les soldats, puis comprenant enfin, il poussa un cri et s'élança dans la forêt.
Quelques instants plus tard, l'escouade des bleus se remit en marche : et comme ils allaient sous le bois silencieusement, à la file, on entendit tout à coup un gémissement bruyant ; Torquatus se retourna : c'était Pierrot que l'attendrissement étouffait et qui pleurait à gros sanglots en pensant aux noëls d'autrefois, aux sabots garnis de jouets, et à sa vieille maman qui, sans doute, à cette même heure, priait le ci-devant petit Jésus de lui conserver son garçon.
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mardi 4 décembre 2012
Adventus
oublions pas de dire qu'on était en Avent, dans ces temps d'attente pour l'Église, macérée par la pénitence, et qui s'harmonisent si bien avec la tristesse de l'hiver. Il semble qu'ayant à son usage toutes les grandeurs de la poésie pour exprimer la grandeur de toutes les vérités, l'Église ait combiné, dans un esprit profond, l'effet de ses cérémonies avec l'effet de la nature et des saisons, inévitable aux imaginations humaines. A cette époque, elle éteint la pourpre dans le violet de ses ornements, emblème de la gravité de ses espérances. »
Jules Barbey d'Aurevilly
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