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lundi 5 août 2013

L'Angélus





ne petite cloche, qu'on ne voyait pas, vint à tinter tout près de là. Ce n'était pas la faible clochette d'une de ces mousseuses chapelles d'ermite, bâties jadis dans les profondeurs des bois, car les églises ne se rouvraient point encore. C'était la tinterelle de quelque hutte de sabotier qui marquait les heures et la fin du travail et de la journée. Mais pour Marie Hecquet, cette femme antique, restée ferme de cœur dans la religion de ses pères et dans les souvenirs de son berceau, ces sept heures sonnant, n'importe où, étaient demeurées l'heure bénie qui descendait autrefois des clochers, à présent muets, dans les campagnes, et qui conviaient à la prière du soir. Aussi, dès qu'elle les entendit, elle laissa retomber au fond du baquet les linges qu'elle tordait et qu'elle allait étendre au noisetier voisin, et portant sa vieille main mouillée à ce front jaune comme le buis aux yeux des hommes, mais pur comme l'or aux yeux de Dieu, elle se mit, la noble bonne femme, à réciter son Angélus.

Jules Barbey d'Aurevilly, L'Ensorcelée.

mardi 18 juin 2013

L'Amour, le Péché, la Douleur




e problème de la Vie, disais-je, est le problème de la Douleur. C'est encore mal parler. Tout le problème de la Vie tient à l'aise dans celui du Péché. Qu'est-ce donc que le Péché ? Une transgression à la loi ? Sans doute, mais que voilà une pauvre abstraction ! Au lieu que vous aurez tout exprimé de lui quand vous l'autre nommé de son nom : un déicide.

     Quand le péché n'était qu'une transgression à la loi, sa répression si sévère était incompréhensible, mais il est d'abord un crime contre l'Amour. Le sacrifice de la Croix n'est plus seulement un sacrifice compensatoire, car la justice n'est plus seule intéressée, n'étant pas la seule outragée : au crime contre l'Amour, l'Amour répond à sa manière et selon son essence : par un don total, infini. Où se fera donc l'union du créateur et de la créature, de la victime et du bourreau ? Dans la douleur, qui leur est commune à tous les deux.

     Nous sommes au centre de ce drame immense, nous sommes au cœur même de la Très Sainte Trinité. Quoi donc ? En Dieu, cette espèce d'incompréhensible orage ? Cela vous paraît incroyable en effet, parce que vous n'imaginez qu'un bon Dieu raisonneur, une intelligence organisatrice. Mais la définition de Dieu n'est pas celle-là d'abord : Il est d'abord charité. Dieu est l'Amour absolu. L'Amour absolu ! Au mouvement de notre misérable cœur, tâchez de mesurer cette force inouïe ! Nous vivons à l'aise, inconscients, au milieu de ce tourbillon formidable dont le moindre écart de son inflexible spire, s'il était toutefois possible, irait déracinant les mondes. Pour l'amour, rien n'est médiocre, tout est grand. La plus petite part de ce qu'il aime lui est non moins précieuse, urgente, nécessaire. La raison rebrousse au seul penser de ce prodigieux appel qui a fécondé le chaos, qui emporterait le plus puissant des anges comme un fétu et qui vient pourtant expirer, suppliant, insatiable, inassouvi, à l'oreille d'un petit enfant.

     La douleur. Elle est le pain que Dieu partage avec l'homme. Elle est l'image temporelle de la possession divine à laquelle nous sommes appelés. Pourquoi vous effrayez-vous des paroles si simples par quoi j'essaye de rendre sensible une vérité élémentaire : à savoir que Dieu demande à ses amis privilégiés ce qu'il a donné lui-même, une souffrance de surcroît ? Une parole pouvait nous sauver, mais l'amour a d'autres voies que la raison, ou plutôt va la rejoindre bien au delà de notre entendement. Il n'avait à donner d'une parole. Il a donné sa Vie. Certes, l'auteur du Mal n'est pas l'homme. L'Ange rebelle n'a dit non qu'une fois, mais une fois pour toutes, et dans un acte irréparable où toute sa substance est engagée. La partie ne se joue plus aux enfers ; elle se joue désormais au cœur de l'Homme-Dieu, où l'Humanité a sa racine, ce cœur percé d'une lance, et où notre race elle-même ouverte mêle son sang prodigué sans mesure. Pour nous tous qui ne savons pas – ou si mal ! – qui vivons comme des bêtes, aussi totalement ignorants du signe dont nous sommes marqués, quelques-uns souffrent et meurent, non pas en vain. Du désespoir qui l'exerce jusqu'au martyre, mon pauvre Donissan n'est point tout à faire irresponsable, car il a fait, sans le savoir, un vœu sacrilège. Mais il est dans l'ordre que Dieu fasse servir cette faute à ses desseins. Ne l'ai-je pas dit ? Ne l'ai-je pas écrit ? Ce désespéré jette l'espérance à pleines mains.

Georges Bernanos

lundi 3 juin 2013

Rien n'est beau comme une cérémonie catholique !



ien n'est beau comme cet instant solennel des cérémonies catholiques, alors que les prêtres, vêtus de leurs blancs surplis ou de chapes étincelantes, marchent lentement, précédant le dais et suivant la croix d'argent qu'éclairent les cierges par-dessous, et qui coupe de son éclat l'ombre des voûtes dans laquelle elle semble nager, comme la croix, il y a dix-huit siècles, sillonna les ténèbres qui couvraient le monde. » 

Jules Barbey d'Aurevilly

jeudi 23 mai 2013

Dilatato corde







a religion ne consiste pas dans une scrupuleuse observation de petites formalités ; elle consiste pour chacun dans les vertus propres de son état. Faites pour l'amour de Dieu tout ce que son amour vous inspirera, mais commencez par les devoirs de l'état où il vous a mis. Souvenez-vous que le joug de la religion n'est pas un fardeau, mais un soutien. L'obéissance, loin d'être une servitude, est un secours donné à notre faiblesse. Vous ferez tout ce que font les autres, excepté le péché ; le vrai chrétien n'est ni sauvage, ni épineux, ni scrupuleux, mais il a au dedans de lui-même un principe d'amour qui élargit son cœur. 

Fénélon

vendredi 12 avril 2013

Terre natale




Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père,
La salle où résonnait sa voix mâle et sévère
Quand les pasteurs, assis sur leurs socs renversés
Lui comptaient les sillons pour chaque heure tracés...
Voilà la place vide où ma mère à toute heure,
Au plus léger soupir sortait de sa demeure,
Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,
Vêtissait l'indigence ou nourrissait la faim...
Voici l'étroit sentier où, quand l'airain sonore
Dans le temple lointain vibrait avec l'aurore,
Nous montions sur sa trace à l'autel du Seigneur
Offrir deux purs encens, innocence et bonheur !
Voilà le peuplier qui, penché sur l'abîme,
Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime,
Le ruisseau dans les près, dont les dormantes eaux
Submergeaient lentement nos barques de roseaux,
Le chêne, le rocher, le moulin monotone,
Et le mur au soleil où, dans les jours d'autone,
Je venais, sur la pierre assis près des vieillards,
Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards...
Mais, hélas ! l'heure baisse et va s'évanouir !
La vie a dispersé, comme l'épi sur l'aire,
Loin du champs paternel les enfants et la mère, 
Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts
D'où l'hirondelle a fui pendant de longs hivers !







Bientôt peut-être... Écarte, ô mon Dieu, ce présage !
Bientôt un étranger, inconnu du village,
Viendra l'or à la main, s'emparer de ces lieux
Qu'habite encor pour nous l'ombre de nos aïeux,
Et d'où nos souvenirs des berceaux et des tombes
S'enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes
Dont la hache a fauché l'arbre dans les forêts,
Et qui ne savent plus où se poser après !
Ne permets pas, Seigneur, ce deuil et cet outrage !
Ne souffre pas, mon Dieu, que notre humble héritage
Passe de main en main traqué contre un vil prix,
Comme le toit du vice ou le champ des proscrits !
Qu'un avide étranger vienne d'un pied superbe
Fouler l'humble sillon de nos berceaux sur l'herbe,
Dépouiller l'orphelin, grossir, compter son or
Aux lieux où l'indigence avait seule un trésor,
Et blasphémer ton nom sous ces mêmes portiques
Où ma mère à nos voix enseignait tes cantiques !

Lamartine

mardi 22 janvier 2013

Conseils à un chevalier




eau fils, je veux vous donner un conseil qui est très bon à connaître et s'il vous plaît de le retenir grand bien pourra vous advenir. Vous serez bientôt chevalier, s'il plaît à Dieu et je le crois. Si vous trouvez, près ou loin, dame qui d'une aide ait besoin ou demoiselle dans la peine, soyez prêt à les secourir dès lors qu'elles vous en requièrent. Qui aux dames ne porte honneur c'est qu'il n'a point d'honneur au cœur. Servez dames et demoiselles. Partout vous serez honoré. Et si vous en priez aucune gardez-vous de l'importuner. Ne faites rien qui lui déplaise. Si elle vous consent un baiser, le surplus je vous défends. Pucelle donne beaucoup lorsqu'elle accorde un baiser. Si elle porte anneau au doigt ou aumônière à sa ceinture, si par amour ou par prière elle vous les donne, je le veux bien, vous porterez donc son anneau. N'ayez longuement compagnon, en chemin ou en logis, que vous ne demandiez son nom car par le nom on connaît l'homme. Beau fils, parlez aux prudhommes, allez avec eux. Jamais prudhomme ne donne mauvais conseil. Dans l'église comme au moutier, allez prier Notre-Seigneur ! Qu'en ce siècle il vous consente honneur, vous accordant de vous tenir pour à bonne fin parvenir !

— Mère, fait-il, qu'est-ce qu'une église ?

— C'est un lieu où l'ont fait le service de Dieu qui créa le ciel et la terre, y mit les hommes et les femmes.

— Qu'est-ce qu'un moutier ?

— Fils, c'est de même : une belle et sainte maison pleine de reliques et trésors. On y sacrifie le corps de Jésus-Christ, le saint Prophète que les Juifs firent tant souffrir. Il fut trahi, jugé à tort. Il souffrit angoisses de mort pour les hommes et pour les femmes. Autrefois allaient en enfer les âmes qui quittaient les corps. C'est lui qui les en retira. A une croix Jésus fut lié et battu et crucifié en portant couronne d'épines. Tous les jours allez au moutier pour ce Seigneur y adorer. »



     Le garçon se vêt donc, mais non des habits donnés par sa mère. Le maître se baisse et lui chausse l'éperon droit. Telle était en effet la coutume : qui faisait un chevalier devait lui chausser l'éperon droit. Des valets s'approchent, portant les pièces de l'armure, se pressant à l'envi pour armer le jeune homme. Mais c'est le maître qui lui ceint l'épée et l'embrasse. Il dit : « Avec cette épée que je vous remets, je vous confère l'ordre le plus haut que Dieu ait créé au monde. C'est l'Ordre de Chevalerie qui ne souffre aucune bassesse. Beau frère, souvenez-vous, si vous devez combattre, que, lorsque crie merci vers vous votre adversaire vaincu, vous devez le prendre en miséricorde et non l'occire. Ne parlez pas trop volontiers. Qui parle trop prononce des mots qui lui sont tournés à folie. Qui trop parle fait un péché, dit le sage. Je vous parie aussi : s'il vous arrive de trouver en détresse, faute de secours, homme ou femme, orphelin ou dame, secourez-les si vous pouvez. Vous ferez bien. Enfin voici une autre chose qu'il ne faut pas mettre en oubli : allez souvent au moutier prier le Créateur de toutes choses qu'il ait merci de votre âme et qu'en ce siècle terrestre, Il vous garde comme son chrétien.

Et le Gallois répond :

« De tous les apôtres de Rome, soyez béni, beau sire, qui m'enseignez comme ma mère ! »


Chrétien de Troyes in Perceval ou le Roman du Graal.

vendredi 11 janvier 2013

« Le roman de Charette », par Philippe de Villiers





     Nous était déjà familier le Charette du Marais, on connaît maintenant Charette le marin !

     Car tel est l'intérêt principal, à mon sens, du nouveau livre de Philippe de Villiers. Un travail de recherche exceptionnel et une jolie plume permettent à l'auteur de faire revivre sur le papier la carrière d'officier de marine du jeune François-Athanase. Durant la première moitié de l'ouvrage nous suivons donc notre héros depuis Brest, où il apprend le métier de la mer, jusqu'à la Sublime Porte, en passant par les Îles du Vent, la Morée ou les côtes Barbaresques. Dans une ambiance de tempête et de poudre à canon, Philippe de Villiers, à travers l'expérience du chevalier Charette, nous projette avec talent au cœur de la Marine française d'Ancien-Régime et des conflits qu'elle dû soutenir au cours du XVIIIe siècle finissant. Atmosphère d'honneur et d'héroïsme. 

     Mais c'est aussi l'époque de la peste philosophique qui commence à pourrir les esprits. L'officier Charette, de retour à Brest après être rentré en France par Toulon, est effrayé par l'air de révolution qui stagne dans les villes, démissionne de la Marine et se retire dans la propriété de sa femme, le domaine de Fonteclose. C'est le point de départ de la seconde partie du livre, beaucoup moins intéressante car elle ne fait que retracer l'épopée vendéenne du chevalier, déjà très connue, sans y rajouter quelque chose de nouveau. Par soucis de fluidité et de clarté, peut-être, Philippe de Villiers passe (trop) rapidement sur les événements de la guerre, ce qui laisse parfois une impression de confusion. En fin de compte on parvient difficilement à saisir la personnalité du chevalier Charette ; l'usage de la première personne, du début à la fin, peut aussi dérouter. Mais n'oublions pas que nous sommes dans un roman historique rigoureusement documenté ; tout ce qui y est relaté (ou presque) s'est réellement passé : cette exigence empêchait l'auteur de s'écarter trop loin des sources. On peut donc dire que « Le roman de Charette », s'il constitue une bonne introduction au personnage et à la Guerre de Vendée, agréable à lire et accessible, est néanmoins insuffisant pour pénétrer en profondeur les événements et les personnalités (ce n'était sans doute pas le but) ; toutefois cela n'est pas imputable à l'auteur, mais à la nature romanesque de l'ouvrage qui oblige à ne pas s'attarder aux analyses historiques.


Trois ouvrages consacrés à Charette ; à lire dans l'ordre.

jeudi 13 décembre 2012

Noël Chouan







     Voici l'histoire telle qu'on me l'a contée, un soir, au bord du Couësnon, dans cette partie du pays de Fougères qui, de 1783 à 1800, fut le théâtre de l'épopée des Chouans, et où vivent toujours les souvenirs des temps de grande épouvante : — c'est sous ce nom sinistre que, là-bas, on désigne la Révolution.

***

     Par une nuit de l'hiver de 1795, une escouade de soldats de la République suivait la traverse qui, longeant la lisière de la forêt de Fougères, communique de la route de Mortain à celle d'Avranches. L'air était vif, mais presque tiède, quoiqu'on fût à l'époque des nuits les plus longues de l'année ; çà et là, derrière les haies dénudées, de larges plaques de neige, restées dans les sillons, mettaient dans l'ombre de grands carrés de lumière.

     Les patriotes marchaient, les cadenettes pendantes sous le bicorne de travers, l'habit bleu croisé de baudriers larges, la lourde giberne battant les reins, le pantalon de grosse toile à raies rouges, rentré dans les guêtres. Ils allaient, le dos voûté, l'air ennuyé et las, courbés sous le poids de leur énorme bissac et du lourd fusil à pierre qu'ils portaient sur l'épaule, emmenant un paysan, qui, vers le soir, en embuscade dans les ajoncs, avait déchargé son fusil sur la petite troupe : sa balle avait traversé le chapeau du sergent et, par ricochet, cassé la pipe que fumait un des soldats. Aussitôt poursuivi, traqué, acculé contre un talus, l'homme avais été pris et désarmé : les bleus le conduisaient à Fougerolles où se trouvait la brigade.

     Le paysan été vêtu, en manière de manteau, d'une grande peau de chèvre qui, ouverte sur la poitrine, laissait voir une petite veste bretonne et un gilet à gros bouton. Il avait aux pieds des sabots et sa tête était couverte d'un grossier chapeau de feutre à larges bords et à longs rubans, posé sur une bonnet de laine. Les cheveux flottaient sur son cou. Il suivait, les mains liées, l'air impassible et dur ; ses petits yeux clairs fouillaient à la dérobée les haies qui bordaient le chemin et les sentiers tortueux qui s'en détachaient. Deux soldats tenaient, enroulées à leur bras, les extrémités de la corde qui lui serrait les poignets.

     Lorsque les bleus et leur prisonnier eurent dépassé Tondrais et franchi à gué le ruisseau du Nanson, ils s'engagèrent dans la forêt afin d'éviter les habitations ; au carrefour de Servilliers, le sergent commanda halte ; les hommes harassés formèrent les faisceaux, jetèrent leurs sacs sur l'herbe et, ramassant du bois mort, des ajoncs et des feuilles qu'ils entassèrent au milieu de la clairière, allumèrent du feu, tandis que deux d'entre eux liaient solidement le paysan à un arbre au moyen de la corde nouée à ses mains.

     Le chouan, de ses yeux vifs et singulièrement mobiles, observait les gestes de ses gardiens : il ne tremblait pas, ne disait mot ; mais une angoisse contractait ses traits : évidemment, il estimait sa mort imminente. Son anxiété n'échappait point à l'un des bleus qui le cerclaient de cordes. C'était un adolescent chétif, à l'air goguenard et vicieux : de ce ton particulier aux Parisiens des faubourgs et, tout en nouant les liens, il ricanait de l'émotion du prisonnier.

— T'effraie pas, bijou ; c'est pas pour tout de suite : t'as encore au moins six heures à vivre : le temps de gagner un quine à la ci-devant loterie, si tu as le bon billet. Allons, oust, tiens-toi droit !..
— Ficelle-le bien, Pierrot : il ne faut pas que ce gars-là brûle la politesse.
— Sois tranquille, sergent Torquatus, répondit Pierrot ; on l'amènera sans avarie au général. Tu sais, mauvais chien, continua-t-il en s'agressant au paysan qui avait repris son air impassible, il ne faut pas te faire des illusions ; tu ne dois pas t'attendre à être raccourci comme un ci-devant : la République n'est pas riche et nous manquons de guillotines ; mais tu auras ton compte en bonnes balles de plomb ; six dans la tête, six dans le corps. Médite ça, mon vieux, jusqu'au maton : ça te fera une distraction.

Sur ce, Pierrot vint s'asseoir parmi ses camarades, autour du feu, et tirant de son sac un morceau de pain bis, il se mit à manger placidement.

     Cette guerre atroce que, depuis trois ans, les troupes régulières menaient en Bretagne contre les bandes de paysans, cette lutte acharnée avec des ennemis invisibles, avait pris le caractère odieux d'une chasse à la bête fauve : il ne restait rien de cette générosité habituelle aux soldats, ni compassion pour les prisonniers, ni pitié pour les vaincus : un homme pris était un homme mort : bleus ou chouans avaient tant des leurs à venger !

     D'ailleurs, il semble qu'au cours de cette terrible époque les hommes aient perdu tous sentiments humains : l'habitude du sang versé, l'insécurité du lendemain, le bouleversement des mœurs, la rupture de l'endiguement social, le bouillonnement malsain de la Révolution, avaient fait d'eux de véritables bêtes, courageuses ou perfides, lions ou tigres, n'ayant d'autre mission et d'autre but que de tuer et de vivre.



     Quand il eut fini son pain, Pierrot se mit à astiquer son fusil ; il choisit dans sa giberne une balle de calibre, et la tenant délicatement entre ses doigts :

— Hé ! mon fiston, dit-il au paysan qui, du regard, suivait tous ses mouvements ; elle est pour toi, celle-là.

Il la glissa dans le canon de son fusil, qu'il bourra d'un chiffon de papier. Tous les hommes éclatèrent de rire et chacun dit son mot, joyeux de distiller au malheureux son agonie.

— J'en ai autant à te faire digérer, criait l'un.
— Ça te fera douze boutonnières à la peau, ricanait un autre.
— Sans compter le coup de grâce que je lui enverrai par les deux oreilles ajouta le sergent que la colère prit tout à coup.
— Ah ! canaille de chouan, fit-il en avançant le poing, si, d'un coup, j'en pouvais tuer cent mille de ton espèce !

     Le paysan, silencieux, demeurait calme sous cet assaut de rage. Il semblait guetter un bruit lointain que les cris et les rires des soldats l'empêchaient de percevoir. Et tout à coup il courba la tête et parut se recueillir : du fond de la forêt montait dans l'air tranquille de la nuit le son d'une cloche que le souffle des bois apportait, clair et distinct, doucement rythmé. Presque aussitôt une seconde cloche, plus grave, se fit entendre à l'autre bout de l'horizon et bientôt après une troisième, grêle et plaintive, très loin, tinta doucement.

     Les bleus, surpris, s'émurent.
— Qu'est-ce là ?... Pourquoi sonne-t-on ?... Un signal, peut-être... Ah ! les brigands !... C'est le tocsin !
Tous parlaient à la fois ; quelques-uns coururent à leurs armes. Le paysan releva la tête et, les regardant de ses yeux clairs.
— C'est Noël, dit-il.
— C'est... ? Quoi... ?
— Noël... on sonne la messe de minuit.

     Les soldats, en grommelant, reprirent leurs places autour du feu et le silence s'établit : Noël, la messe de minuit ; ces mots qu'ils n'avaient pas entendus depuis si longtemps les étonnaient : il leur venait à la pensée de vagues souvenirs d'heures heureuses, de tendresse, de paix : la tête basse, ils écoutaient ces cloches qui, à tous, parlaient une langue oubliée.

     Le sergent Torquatus posa sa pipe, croisa les bras et ferma les yeux de l'air d'un dilettante qui savoure une symphonie. Puis, comme s'il eût honte de cette faiblesse, il se tourna vers le prisonnier et, d'un ton très radouci :

— Tu es du pays ? demanda-t-il.
— Je suis du Coglès, pas loin...
— Il y a donc encore des curés par chez vous ?
— Les bleus ne sont pas partout : ils n'ont pas passé le Couësnon, et par là, on est libre. Tenez, c'est la cloche de Parigné qui sonne en ce moment ; l'autre, la petite, c'est celle du château de M. du Bois-Guy, et, là-bas, c'est la cloche de Montours. Si le vent donnait, on entendrait d'ici tinter la Rusarde, qui est la grosse cloche de Loudéan.
— C'est bon, c'est bon, on ne t'en demande pas tant, interrompit Torquatus, un peu inquiet du silence que gardaient ses hommes.

     A ce moment, de tous les points de l'horizon, s'élevaient, dans la nuit, les sonneries des villages lointains : c'était une mélodie douce, chantante, harmonieuse, que le vent enflait ou atténuait tour à tour. Et les soldats, le front baissé, écoutaient : ils pensaient à des choses auxquelles, depuis des années, ils n'avaient pas songé : ils revoyaient l'église de leur village, toute brillante de cierges, la crèche faite de gros rochers moussus où brûlaient des veilleuses rouges et bleues ; ils entendaient monter dans leur souvenir les gais cantiques de Noël, ces airs que tant de générations ont chantés, ces naïfs refrains, vieux comme la France où il est question de berges, de musettes, d'étoiles, de petits enfants, et qui parlent aussi de concorde, de pardon, d'espérance. Et ces rêveries attendrissaient ces soldats farouches : de même qu'il suffit d'une verre de vin pour griser une homme depuis longtemps à jeun, ils sentaient leurs cœurs se fondre à la bonne chaleur de ces pensées douces dont ils étaient déshabitués.

     Torquatus secouait la tête en homme qu'une méditation obsède.
— Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il brusquement au chouan.
— Branche d'or.
— Oh ! là là ! quel nom ! s'exclama Pierrot, dont le rire moqueur resta sans écho.
— Silence, fit le sergent. On se nomme comme on peut.
— Branche d'or est une nom de guerre. J'ai bien pris celui de Torquatus, moi !
     Les cloches au loin sonnaient toujours : et la voix du sergent, peu à peu, se faisait douce comme s'il eût craint de rompre le charme que cette musique lointaine versait sur la nature endormie.
— Tu as une femme ? fit-il.
     Branche d'or serra les lèvres, ses sourcils s'abaissèrent sur ses yeux, son front se plissa : il répondit par une signe de tête affirmatif.
— Et ta mère ? interrogea Pierrot, elle vie encore, ta mère ?
Le chouan ne répondit pas.
— As-tu des enfants ? demanda un troisième.

     Un gémissement sortit de la poitrine du prisonnier : à la lueur du foyer on vit des larmes rouler sur ses joues. Les soldats se regardaient, gênés, l'air honteux.
— J'vas le détacher un instant, sergent, insinua Pierrot que l'émotion gagnait. 
Torquatus approuva d'un geste ; on délia Branche d'or qui s'assit sur l'herbe, au pied de l'arbre et cacha son visage dans ses mains hâlées.
— Dam ! remarqua le sergent, c'est un vilain Noël qu'ils auront là, sa femme et ses marmots, s'ils apprennent... Ah ! misère ! Quelle sale corvée que la guerre... Dans les temps jadis, voyez-vous, mes enfants, continua-t-ils s'adressant à ses hommes, tout le monde, à ces heures-ci, était joyeux et content. Noël c'était la grande liesse et la bonne humeur ; aujourd'hui...

     Et, regardant le feu mourant, il ajouta, rêvant tout haut :
— J'ai aussi une femme et des garçon, là-bas, en Lorraine : c'est le pays des arbres de Noël ; on coupe un sapin dans le bois, on le charge de lumière et de jouets... Comme ils riaient, les chers petits ! Comme ils battaient des mains... Ils ne doivent pas être gais, à présent.
— Chez nous, dit un autre, entraîné par ces confidences, on faisait à l'église un grand berceau, avec l'Enfant Jésus dedans et, toute la nuit, on distribuait aux garçons et aux filles des gâteaux et des pièces blanches.
— Dans le Nord, d'où je suis, racontait un troisième, le bonhomme Noël passait dans les rues, avec une longue barbe et un grand manteau, couvert de farine pour représenter la neige, et il frappait aux portes en criant d'une grosse voix : « Les enfants sont-ils couchés?... » Oh ! comme on avait peu et qu'on était heureux.

     Tous ces hommes se laissaient aller à leurs souvenirs : sur leurs cœurs bronzés, ces impressions d'enfance, longtemps oubliées, passaient comme une bienfaisante rosée sur l'herbe sèche ; tous maintenant se taisaient ; les uns restaient le front penché, l'esprit loin dans le passé paisible et doux, loin des révolutions et des guerres civiles ; d'autres regardaient le paysan d'un air de commisération, et quand soudain, les cloches de Noël, qui, par deux fois, s'étaient tues, reprirent dans l'éloignement leur chant mélancolique et clair, une sort d'angoisse passa sur la petite troupe. Le sergent se leva, fit fiévreusement quelques pas en grommelant, regarda ses hommes comme pour les consulter,et, frappant sur l'épaule de Branche d'or :

— Va-t'en dit-il.
     Le chouan leva la tête, ne comprenant pas.
— Va-t'en, sauve-toi.... tu es libre.
— Sauve-toi donc, criaient les bleus, sauve-toi... puisque le sergent te l'ordonne.
     Branche d'or s'était dressé, ébahi, croyant à quelque cruelle raillerie.
     Il dévisagea l'un après l'autre tous les soldats, puis comprenant enfin, il poussa un cri et s'élança dans la forêt.

     Quelques instants plus tard, l'escouade des bleus se remit en marche : et comme ils allaient sous le bois silencieusement, à la file, on entendit tout à coup un gémissement bruyant ; Torquatus se retourna : c'était Pierrot que l'attendrissement étouffait et qui pleurait à gros sanglots en pensant aux noëls d'autrefois, aux sabots garnis de jouets, et à sa vieille maman qui, sans doute, à cette même heure, priait le ci-devant petit Jésus de lui conserver son garçon.

Georges LENÔTRE, Légendes de Noël.



 

mardi 4 décembre 2012

Adventus




oublions pas de dire qu'on était en Avent, dans ces temps d'attente pour l'Église, macérée par la pénitence, et qui s'harmonisent si bien avec la tristesse de l'hiver. Il semble qu'ayant à son usage toutes les grandeurs de la poésie pour exprimer la grandeur de toutes les vérités, l'Église ait combiné, dans un esprit profond, l'effet de ses cérémonies avec l'effet de la nature et des saisons, inévitable aux imaginations humaines. A cette époque, elle éteint la pourpre dans le violet de ses ornements, emblème de la gravité de ses espérances. »

Jules Barbey d'Aurevilly

dimanche 11 novembre 2012

Mors Janua Vitæ




« Le cœur de l'homme le plus fort n'y résiste pas, lorsque, rangés en cercle, leurs cierges éteints, au bord de la tombe entr'ouverte, les prêtres versent l'eau bénite, dans un requiescat suprême, sur la bière dépouillée de sa draperie noire et sur laquelle la terre, poussée par les bêches, croule avec un bruit lamentable et sourd. »


***

« Être vu de ceux qu'on a aimés dans le silence et à qui on n'a pas pu dire dans la vie comme on les aimait, ah! c'est là un de ces apaisements célestes qui vengent de toutes les impossibilités de l'existence, et que la Religion donne en prix à ceux qui ont la Foi ! » 
Jules Barbey d'Aurevilly




Ô chrétien, écoute le langage de la foi: tout est vanité sur cette terre, et aucun des objets créés où s'arrêtent en passant nos rêves de bonheur, ne peut combler l'immense abîme de nos désirs. La gloire, la richesse, la beauté, l'amour, la science, la vertu même nous disent: je ne suis pas la félicité dont Dieu a mis dans ton âme l'appétit en quelque sorte infini; cherche là-haut. Espère... 

Ne pleurez pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance, car de l'autre côté des tombeaux, les yeux qu'on ferme voient encore... 

 

samedi 22 septembre 2012

La citation du jour : Barbey d'Aurevilly





i, comme le disait Mirabeau l'Ancien, père de Mirabeau le Superbe, c'est une loi qu'il y ait des excréments dans toute Race, on peut se demander par quoi le dix-neuvième siècle finira. Seulement qu'importent les détails d'un drame de plus ! La seule question des temps modernes sera résolue par les faits, et il est aisé de prévoir comment elle le sera. Puisqu'en fin de compte, et quoi qu'on fasse, il n'y a jamais, sous ce ciel étoilé, et dans ce fourmillement inépuisable de sociétés, qu'un tête-à-tête éternel de l'homme et de Dieu, l'homme relèvera sa moralité, en replaçant Dieu dans sa pensée, ou il mourra de son Moi dilaté, qui crèvera comme une vessie immonde ; mais Dieu sait seul à quels pieds sanguinolents de porcher il ordonnera de l'écraser, pour l'écraser mieux ! »

Jules Barbey d'Aurevilly, Introduction aux Prophètes du passé.

mardi 26 juin 2012

Fragments romantiques




e suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j'ai fait la même observation ; vingt foi des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu'elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éternellement sur son cœur ? » Chateaubriand, Mémoires de ma vie.

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     « Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la terre et se couchant sur la mer. 
Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil ; mais comme lui, elle ne se retire pas solitaire ; un cortège d'étoiles l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer ; bientôt elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de son front qui s'assoupit, s'incline et disparaît dans la molle intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime des flots. La lune n'est pas plus tôt couchée, qu'un souffle venant du large brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux après une solennité. » Mémoires d'Outre-Tombe, livre I.


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     « Le vrai bonheur coûte peu ; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne espèce. » Mémoires, I.

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     « Dans la vie pesée à son poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie, il n'est que deux choses vraies : la religion avec l'intelligence, l'amour avec la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir avec le présent : le reste n'en vaut pas la peine. » Mémoires, IV.

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     « Notre existence est d'une telle fuite, que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité. » Mémoires, IV.

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     « Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais promener dans le cimetière de l'église du hameau, bâtie sur un tertre. Mes compagnons étaient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. » Mémoires, V.

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     « Religion à part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir senti la vie. » Mémoire, V.

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     « Le cynisme des mœurs ramène dans la société, en annihilant le sens moral, une sorte de barbares ; ces barbares de la civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la puissance de fonder comme eux : ceux-ci étaient les énormes enfants d'une nature vierge ; ceux-là [ les révolutionnaires, ndlr ] sont les avortons monstrueux d'une nature dépravée. » Mémoires, V.

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Au ciel elle a rendu sa vie,
Et doucement s'est endormie,
Sans murmures contre ses lois :
Ainsi le sourire s'efface,
Ainsi meurt sans laisser de trace
Le chant d'un oiseau dans les bois.

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     « Tout cela est fort indifférent au terme de la route : quelle que soit la diversité des chemins, les voyageurs arrivent au commun rendez-vous; ils y parviennent tous également fatigués ; car ici-bas, depuis le commencement jusqu'à la fin de la course, on ne s'assied pas une seule fois pour se reposer : comme les Juifs au festin de la Pâque, on assiste au banquet de la vie à la hâte, debout, les reins ceints d'une corde, les souliers aux pieds et le bâton à la main. » Introduction du Voyage en Amérique (1817).

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     « Le temps emporte et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le vent ne les emporte et ne les sépare sur l'océan ; on se fait un signe de loin : Adieu, va ! Le port commun est l'Éternité. » Mémoires, VI.

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     « Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes pieds. » Chateaubriand à propos de son séjour sur le bateau devant le mener en Amérique.

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     « Les vieillards d'autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d'aujourd'hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d'eux : étrangers à la jeunesse, ils ne l'étaient pas à la société : Maintenant, un traînard dans ce monde a non seulement vu mourir les hommes, mais il a aussi vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu. Il est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours. » Mémoires, IX.

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     « Tous, tant que nous sommes, nous n'avons à nous que la minute présente ; celle qui la suite est à Dieu ; il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l'ami que l'on quitte : notre mort ou la sienne. Combien d'hommes n'ont jamais remonté l'escalier qu'ils avaient descendus ? » Mémoires, X.

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      « La chose est assez rare, car dans le cœur humain, les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les chagrins y conservent : les joies nouvelles ne sont point printaner les anciennes joies, mais les douleurs récentes font reverdir les vieilles douleurs. » Mémoires, X.

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     « Lecteur, que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré : il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé. » Mémoires, III.

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     « Si les combats avaient lieu à l'aube, il arrivait que l'hymne de l'alouette succédait au bruit de la mousqueterie, tandis que les canons qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche béante silencieusement par les embrasures. Le chant de l'oiseau, en rappelant les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux hommes. Il en était de même lorsque je rencontrais quelques tués parmi des champs de luzerne en fleur, ou au bord d'un courant d'eau qui baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques pas des violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et de la Vierge. Un chevrier, un pâtre, un mendiant portant besace, agenouillés devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur offrir des bouquets au patron d'une paroisse voisine dont l'image demeurait dans une futaie, en face d'une fontaine. Le curé était aveugle, soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les bonnes œuvres, comme un grenadiers sur le champ de bataille. Le vicaire donnait la communion pour son curé, parce que celui-ci n'aurait pu déposer la sainte hostie sur les lèvres des communiants. Pendant cette cérémonie, et du sein de la nuit, il bénissait la lumière ! » Mémoires, IX.

lundi 6 février 2012



« Si la tristesse était grande sur les bruyères de Combourg,
elle était encore plus grande au château : on éprouvait,
en pénétrant sous ses voûtes, le même sentiment qu'en entrant
à la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci
en 1805, je traversai un désert, lequel allait toujours croissant ;
je crus qu'il se terminerait au monastère ; mais on me montra,
dans les murs mêmes du couvents, les jardins des chartreux
encore plus abandonnés que les bois. Enfin, au centre
du monument, je trouvai, enveloppé dans les replis de toutes
ces solitudes, l'ancien cimetière des cénobites ; sanctuaire
d'où le silence éternel, divinité du lieu, étendait sa puissance
sur les montagnes et dans les forêts d'alentour.»
 

François René de CHATEAUBRIAND
Mémoires d'outre-tombe, 1848-1850,
Livre troisième, chapitre III.

lundi 5 décembre 2011

La vertu seule assure le vrai bonheur (par J. de Maistre)




i quelquefois la vertu paraît avoir moins de talent que le vice pour obtenir les richesses, les emplois, si elle est gauche pour toute espèce d'intrigues, c'est tant mieux pour elle, même temporellement ; il n'y a pas d'erreur plus commune que celle de prendre une bénédiction pour une disgrâce : n'envions jamais rien au crime ; laissons-lui ses tristes succès, la vertu en a d'autres ; elle a tous ceux qu'il lui est permis de désirer, et quand elle en aurait moins, rien ne manquerait encore à l'homme juste, puisqu'il lui resterait la paix, la paix du cœur ! trésor inestimable, santé de l'âme, charme de la vie, qui tient lieu de tout et que rien ne peut remplacer ! Par quel inconcevable aveuglement semble-t-on souvent n'y pas faire attention ? D'un côté est la paix et même la gloire : une bonne renommée du moins est la compagne inséparable de la vertu, et c'est une des jouissances les plus délicieuses de la vie ; de l'autre, se trouve le remords et souvent aussi l'infamie. Tout le monde convient de ces vérités, mille écrivains les ont mises dans tout leur jour, et l'on raisonne ensuite comme si on ne les connaissait pas. Cependant peut-on s'empêcher de contempler avec délice le bonheur de l'homme qui peut se dire chaque jour avant de s'endormir : Je n'ai pas perdu la journée ; qui ne voit dans son cœur aucune passion haineuse, aucun désir coupable ; qui s'endort avec la certitude d'avoir faire quelque bien, et qui s'éveille avec de nouvelles forces pour devenir encore meilleur ? Dépouillez-le, si vous voulez, de tous les biens que les hommes convoitent si ardemment, et comparez-le à l'heureux, au puissant Tibère, écrivant de l'île de Caprée sa fameuse lettre au sénat romain ; il ne sera pas difficile, je crois, de se décider entre ces deux situations.

       Dire que le crime est heureux dans ce monde, et l'innocence malheureuse, c'est une véritable contradiction dans les termes ; c'est dire précisément que la pauvreté est riche et l'opulence pauvre : mais l'homme est fait ainsi : toujours il se plaindra, toujours il argumentera contre son père. Ce n'est point assez que Dieu ait attaché un bonheur ineffable à l'existence de la vertu ; ce n'est pas assez qu'il lui ait promis le plus grand lot sans comparaison dans le partage général des biens de ce monde ; ces têtes folles dont le raisonnement a banni la raison ne seront point satisfaites : il faudra absolument que leur juste imaginaire soit impassible, qu'il ne lui arrive aucun mal, que la pluie ne mouille pas, que la nielle s'arrête respectueusement aux limites de son champ, et que, s'il oublie par hasard de pousser ses verrons, Dieu soit tenu d'envoyer à sa porte un ange avec une épée flamboyante, de peur qu'un voleur heureux ne vienne enlever l'or et les bijoux du juste.

(Soirées de Saint-Pétersbourg, IIIe Entretien.)

samedi 26 novembre 2011

The Road, de McCarthy : une réflexion autour de l'espérance ?





       Certains ont déjà vu le film, d'autres ont lu le roman, tous sans doute furent touchés par cette histoire pour le moins "spéciale".

       Mais pour ceux qui n'en ont pas eu vent, ou qui ne s'y sont pas penchés, plantons le décor :

       Une catastrophe à eu lieu, indéterminée. « Une longue saignée de lumière puis une série de chocs sourds. » Le monde est dévasté, couvert de cendre ; le ciel n'est qu'un linceul gris, les animaux ont disparus et les arbres sont tous morts. De temps à autres, des tremblements de terre agitent le sol ou des feux se déclarent, ravageant villes abandonnées et forêts desséchées. Dans cette désolation, un père et son fils (on ne connaît pas leurs noms) poussent sur une route en ruine un caddie rempli de leurs pauvres affaires ; ils se dirigent vers le sud, vers la côte. Ils sont seuls ; ils doivent affronter le froid, la faim, les quelques pillards qui survivent en mangeant parfois de la chair humaine. Cormac McCarthy, dans un style dépouillé, retrace dans son roman leur voyage.

— Une œuvre sombre, une plongée au cœur du désespoir.

       Le roman de McCarthy n'est pas à mettre entre toutes les mains, surtout les plus jeunes : certaines idées, faits et images rapportées peuvent choquer, notamment ce qui a trait à la mort, au cannibalisme et à la cruauté de certains clans de survivants qui croisent la route du père et de son fils. La route reste un roman "noir", foncièrement dénué de toute espérance (quoique, on y reviendra plus loin) où il n'y a pas de Dieu, pas d'au-delà, pas d'avenir pour l'homme. « Crois-tu que tes ancêtres regardent ? Qu'ils marquent dans leur grand livre à combien ils t'estiment ? Par rapport à quoi ? Il n'y a pas de grand livre et tes ancêtres sont morts et enterrés. » Le ciel est constamment couvert de cendre, de fumée et de nuages. Pas de soleil, pas de lune. Que la pluie, la neige, le vent... et un silence de mort. On peut donc légitimement se demander pourquoi une telle œuvre est abordée sur ce blog... En réalité, elle peut être intéressante pour nous, chrétiens (et pour les autres également), si on la lit comme si elle était un négatif, c'est-à-dire à travers la description du désespoir, trouver le sens de l'Espérance ; à travers la mort, celui de Vie et de la résurrection ; à travers la barbarie, déduire l'amour et la civilisation...etc. La route peut aussi être interprétée comme une exploration de ce qu'est un monde sans Dieu, de ce que c'est concrètement qu'un paradigme athée. Un petit passage du livre fonde cette grille personnelle de lecture : 

       « Il sortit dans la lumière grise et s'arrêta et il vit l'espace d'un bref instant l'absolue vérité du monde. Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L'implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L'accablant vide noir de l'univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. »

       Dès lors, le récit se charge d'une valeur allégorique et philosophique. N'est-ce pas légitime de penser y voir une représentation détournée du monde contemporain qui tend, par son oubli de Dieu et de toute dimension surnaturelle, à devenir comme l'univers de La route : mort, froid, désolé, solitaire, barbare ? L'épisode où l'homme fouille un bateau échoué ayant pour nom "Pàjaro de Esperanza" (Oiseau de l'Espérance) est assez significatif du contexte... En fait, tout l'ouvrage pourrait en lui-même constituer une gigantesque illustration de la liasse "Vanité" dans Les Pensées de Pascal, ou mieux, de la partie "Misère de l'homme sans Dieu" dans le livre d'apologétique qu'il projetait d'écrire.


       Entre les quelques deux cents quarante pages du roman (ça dépend des éditions) nous avons donc l'occasion de jeter un regard dans l'abîme noir d'un monde désespéré, aveugle, abandonné ; il nous est offert la possibilité d'explorer les conséquences logiques de l'athéisme qui prennent en l'occurrence les formes d'un horizon de cendre. 



       Ce monde là, sans transcendance, n'a aucun sens : « Des années plus tard il s'était retrouvé dans les ruines carbonisées d'une bibliothèque où des livres noircis gisaient dans des flaques d'eau. Des étagères renversées. Une sorte de rage contre les mensonges alignés par milliers rangée après rangée. ». Dire que le monde a un sens sans Dieu est un mensonge, et les livres qui, de par leur existence, postulent cette idée d'un univers intelligible forment une gigantesque mascarade.

       Le sens des choses dépend intrinsèquement d'une idée divine, transcendante : « Il n'aurait pas cru que la valeur de la moindre petit chose pût dépendre d'un monde à venir. Ça le surprenait. Que l'espace que ces choses occupaient fût lui-même une attente. Il lâcha le livre et regarda une dernière fois autour de lui et sortit dans la froide lumière grise. »


       S'il n'y a pas de Dieu, alors le monde est vraiment tel qu'il est décrit dans La route : une puissance aveugle, morte, à la dérive dans le silence de l'espace. Et la terre et l'homme ne sont rien, n'ont pas de but, pas d'avenir, pas de joie véritable, pas d'espoir solide ; ils errent sur une route qui ne mène nulle part, qui se précipite dans le néant. Chaque jour est un perpétuel mensonge. Tout ce qui existe est d'une absurdité infinie. Il n'existe pas non plus de dessein bienveillant pour l'homme, pas de providence : « Les gens passaient leur temps à faire des préparatifs pour le lendemain. Moi je n'ai jamais cru à ça. Le lendemain ne faisait pas de préparatifs pour eux. Le lendemain ne savait même pas qu'ils existaient. »

       Dans un tel univers, la question du suicide vient naturellement à l'esprit. " A quoi bon ? " Cette question hante tout le récit de McCarthy et on comprend aisément que la thématique du suicide apparaisse dans tout l'ouvrage, constituant même une véritable dialectique. Le père conserve avec lui un révolver (il reste deux balles, puis une), et il se demande s'il sera capable de tuer son fils si les évènements l'exigent ; il apprend d'ailleurs à ce dernier à se servir de l'arme pour se donner la mort le cas échéant. Ailleurs dans le roman, on croise des gens pendus dans une grange, et l'on apprend, plus loin, que la mère du petit s'est donné la mort, elle aussi, par désespoir. « Elle était partie et le froid de son départ fut son ultime présent. Elle ferait cela avec un éclat d'obsidienne. Et elle avait raison. Il n'y avait pas à discuter. Les centaines de nuits qu'ils avaient passées à analyser le pour et le contre de l'autodestruction avec le sérieux de philosophes enchaînés au mur d'un asile d'aliénés. Elle, toujours si décidée, à peine surprise par les circonstances les plus insolites. Une création parfaitement agencée pour aller au-devant de sa propre fin. »

       La mort se la trouve à chaque page du livre : d'abord la mort du paysage où il n'y a pas la moindre trace de vie (herbe sèche, eau noire, arbres calcinés, feuilles décomposées...etc.), mais aussi la mort humaine. Ce n'est pas exagéré de dire que la route que suivent l'homme et l'enfant est semées de cadavres : tantôt ils découvrent des ossements sur le sol d'un supermarché abandonné, tantôt c'est dans la remorque d'un camion que l'homme tombe sur un entassements de corps. Plus loin, on voit un cadavre flotter dans une cave inondée, un autre finir de sécher dans un lit d'une maison dévastée, ou encore des têtes empalées, des restes humains ici ou là... Il y a aussi la mort des personnages principaux eux-mêmes, dont ils ont conscience. Le père et le fils meurent littéralement de faim ; l'homme, en plus de ça, est malade : il tousse, il crache du sang, ses forces l'abandonnent lentement.

       Leur situation mortelle et celle du monde est exprimée au tout début du livre à travers un rêve que fait l'homme. La caverne est l'univers et la bête livide est peut-être la représentation de l'angoisse, du désespoir, de la mort, ou bien une autre image du monde, froid, bestial, aveugle : « Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant. Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. A chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l'est en quête d'une lumière mais il n'y en avait pas. Dans le rêve dont il venait de s'éveiller il errait dans une caverne où l'enfant le guidait par la main. La lueur de leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées. Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d'une bête de granit. De profondes cannelures de pierre où l'eau tombait goutte à goutte et chantait. Marquant dans le silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années sans s'interrompre jamais. Jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une vaste salle de pierre où il y avait un lac noir et antique. Et sur la rive d'en face une créature qui levait sa gueule ruisselante au-dessus de la vasque de travertin et regardait fixement dans la lumière avec des yeux morts blancs et aveugles comme des œufs d'araignée. Elle balançais la tête au ras de l'eau comme pour capter l'odeur de ce qu'elle ne pouvait pas voir. Accroupie là, pâle et nue et transparente, l'ombre de ses os d'albâtre projetée derrière elle sur les roches. Ses intestins, son cœur battant. Le cerveau qui pulsait dans une cloche de verre mat. Elle secoua la tête de gauche à droite et de droite à gauche puis elle émit un gémissement sourd et se tourna et s'éloigna en titubant et partit à petits bonds silencieux dans l'obscurité. »


       Si Dieu n'est pas, fondamentalement, quelle différence y a-t-il entre le monde de La route et le nôtre ? Certes nous avons les plaisirs et les belles choses, mais qu'est-ce que tout cela ? Un suaire de soie sur un cadavre pourri. En vérité seule deux options subsistent : le désespoir menant au suicide et le désespoir menant à la débauche, c'est-à-dire essayer de combler la détresse inhérente à l'univers par une recherche sans frein des plaisirs (option prise par les libertins du XVIIIe), en sachant toutefois qu'un seul gramme de plaisir s'arrache au prix d'un kilos de souffrance.

       Cette situation tragique de l'homme sans Dieu a été décrite et analysée par bon nombre de philosophes, d'écrivains, de poètes, et il est possible de rattacher La route au corpus d'œuvres qui l'évoquent. En l'occurrence, le roman de Cormac McCarthy le fait d'une façon si prenante et si originale, qu'il n'est pas inutile de l'aborder.


— Un lumière indéracinable du cœur de l'homme, un feu au milieu des ténèbres.

       Pourtant, au milieu de ce monde mort brille une lumière, un feu, une espérance qui s'incarne dans le personnage du petit garçon. Il est le Verbe, une sorte de Christ : « Il ne savait qu'une chose, que l'enfant était son garant. Il dit : "S'il n'est pas la parole de Dieu, Dieu n'a jamais parlé." ». Il est pour le père sa seule et unique raison de vivre, son moteur, la cause même de leur voyage. S'il n'y avait pas l'enfant, certainement l'homme se serait laissé mourir ou aurait suivi l'exemple de sa femme. 


« Tu ferais quoi si je mourais ?
Si tu mourais je voudrais mourir aussi.
Pour pouvoir être avec moi ?
Oui. Pour pouvoir être avec toi.
D’accord. »
         Dans un monde où l'humanité à l'agonie se dévore elle-même, il y a toujours cet amour entre un père et son fils, qui permet de dire que tout n'est pas perdu. En effet, dès les premières pages et jusqu’aux dernières, La Route est d'abord une histoire d’amour – peut-être la plus déchirante jamais écrite –, celle d’un homme et de son fils, ou d’un enfant et de son père, « chacun tout l’univers de l’autre ».

Cet amour, n'est-ce pas le feu dont il est question dans un des dialogues :

« Mais on ne mangerait jamais personne ?
Non. Personne.
Quoi qu'il arrive.
Jamais. Quoiqu'il arrive.
Parce qu'on est des gentils.
Oui.
Et qu'on porte le feu.
Et qu'on porte le feu. Oui.
D'accord. » 

       Le petit garçon représente aussi "l'esprit d'enfance" ou "l'innocence", un thème central dans toute la spiritualité chrétienne. Contrairement au père qui est toujours méfiant, toujours sur ses gardes, rongé par le désespoir et le chagrin, le fils parvient à poser un regard candide et simple sur le monde qui les entoure. Il est aussi celui qui veut toujours porter secours aux personnes croisées sur la route : d'abord au début du livre, les deux vagabonds rencontrent un homme certainement touché par la foudre ou le feu ; le petit insiste pour l'aider, mais le père le reprend en disant qu'ils ne peuvent rien pour lui, qu'il sera bientôt mort. Ailleurs, ils tombent sur un vieillard au hasard de leur périple : c'est grâce aux supplications du petit garçon que le père accepte de lui donner à manger et de le faire asseoir près d'un feu. Enfin, le fils obtient du père qu'il épargne la vie d'un voleur misérable qui leur avait dérobé toutes leurs affaires. C'est toujours cet enfant qui est touché de pitié et ne comprend pas le dur pragmatisme du père, qui, bien qu'il fasse partie du camp des "gentils", ne voit pas les choses de la même manière que son fils, avec une simplicité aussi spontanée.


       

        En dépit des circonstances, le père et le fils sont tous les deux tendus par une espérance défiant toute raison, perçant le linceul sombre des nuages, se soulevant au dessus de cette couche de cendre vers une attente indescriptible, vissée aux entrailles : « Ils mangeaient bien mais il restait du chemin jusqu'à la côte. Il savait qu'il plaçait son espoir là où il n'avait aucune raison de rien espérer. Il espérait qu'il ferait plus clair tout en sachant que le monde devenait de plus en plus sombre. »

       Alors qu'à un moment du récit le petit éprouve la tentation de baisser les bras, d'abandonner la lutte, le père lui signifie de ne jamais abandonner. Ils marchent sur la route, toujours.

« Je voudrais être avec ma maman.
 Il ne répondit pas. Il s’assit à côté de la petite silhouette enveloppée dans les couettes et les couvertures. Au bout d’un moment il dit : 
Tu veux dire que tu voudrais être mort. 
Oui. 
Tu ne dois pas dire ça. 
Je le dis quand même. 
Ne le dis pas. 
C’est mal de le dire. 
Je ne peux pas m’en empêcher. 
Je sais.
 Mais il faut essayer. 
Et comment je fais ?
J’en sais rien. »  

Plus loin...

« Ils furent rattrapés par la nuit. Le temps d'arriver au sentier du promontoire il faisait trop sombre pour voir. Ils étaient debout, le petit s'aggripant à sa main, dans le souffle du vent de mer avec l'herbe qui sifflait tout autour. 
On n'a qu'à continuer d'avancer, dit l'homme. 
Viens.
 Je ne vois rien.
Je sais. 
Il faut juste faire un pas à la fois.
D'accord.
N'abandonne pas.
D'accord.
Quoiqu'il arrive.
Quoiqu'il arrive. »        

C'est ainsi que, malgré les apparences, La route  constitue une véritable réflexion sur le thème de l'espérance.
 

       L'auteur parvient à faire émerger toute la pureté de l'amour qui unit un père et son fils, avec la beauté d'un chant cristallin s'élevant haut au-dessus de la cruauté du monde. La lumière de cet amour inconditionnel irradie le récit, transcendant l'horreur du chaos qui prévaut et l'ouvrant de ce fait sur un espoir impossible à détruire. En décrivant ce qui n'est plus, McCarthy exalte la beauté de ce qui était, imprimant la marque d'une espérance tenace dans un univers désolé qui n'est plus qu'ombre et absence. Magnifique plaidoyer qui dit de la façon la plus épurée et la plus minimaliste qui soit l'imminence et l'absolu du cauchemar, mais aussi et surtout la force de la vie et de l'espoir, nous forçant à nous arrêter, regarder, respirer...et aimer. A peine une parabole, une caricature de ce qu'est devenu le monde, de ce qu'il deviendra si nous n'y prenons garde...






N.B :  Cette analyse d'un œil chrétien est purement subjective et il n'est pas du tout certain (voire même peu probable) que telle ou telle réflexion ait été présente à l'esprit de l'auteur du roman.