jeudi 13 décembre 2012

Noël Chouan







     Voici l'histoire telle qu'on me l'a contée, un soir, au bord du Couësnon, dans cette partie du pays de Fougères qui, de 1783 à 1800, fut le théâtre de l'épopée des Chouans, et où vivent toujours les souvenirs des temps de grande épouvante : — c'est sous ce nom sinistre que, là-bas, on désigne la Révolution.

***

     Par une nuit de l'hiver de 1795, une escouade de soldats de la République suivait la traverse qui, longeant la lisière de la forêt de Fougères, communique de la route de Mortain à celle d'Avranches. L'air était vif, mais presque tiède, quoiqu'on fût à l'époque des nuits les plus longues de l'année ; çà et là, derrière les haies dénudées, de larges plaques de neige, restées dans les sillons, mettaient dans l'ombre de grands carrés de lumière.

     Les patriotes marchaient, les cadenettes pendantes sous le bicorne de travers, l'habit bleu croisé de baudriers larges, la lourde giberne battant les reins, le pantalon de grosse toile à raies rouges, rentré dans les guêtres. Ils allaient, le dos voûté, l'air ennuyé et las, courbés sous le poids de leur énorme bissac et du lourd fusil à pierre qu'ils portaient sur l'épaule, emmenant un paysan, qui, vers le soir, en embuscade dans les ajoncs, avait déchargé son fusil sur la petite troupe : sa balle avait traversé le chapeau du sergent et, par ricochet, cassé la pipe que fumait un des soldats. Aussitôt poursuivi, traqué, acculé contre un talus, l'homme avais été pris et désarmé : les bleus le conduisaient à Fougerolles où se trouvait la brigade.

     Le paysan été vêtu, en manière de manteau, d'une grande peau de chèvre qui, ouverte sur la poitrine, laissait voir une petite veste bretonne et un gilet à gros bouton. Il avait aux pieds des sabots et sa tête était couverte d'un grossier chapeau de feutre à larges bords et à longs rubans, posé sur une bonnet de laine. Les cheveux flottaient sur son cou. Il suivait, les mains liées, l'air impassible et dur ; ses petits yeux clairs fouillaient à la dérobée les haies qui bordaient le chemin et les sentiers tortueux qui s'en détachaient. Deux soldats tenaient, enroulées à leur bras, les extrémités de la corde qui lui serrait les poignets.

     Lorsque les bleus et leur prisonnier eurent dépassé Tondrais et franchi à gué le ruisseau du Nanson, ils s'engagèrent dans la forêt afin d'éviter les habitations ; au carrefour de Servilliers, le sergent commanda halte ; les hommes harassés formèrent les faisceaux, jetèrent leurs sacs sur l'herbe et, ramassant du bois mort, des ajoncs et des feuilles qu'ils entassèrent au milieu de la clairière, allumèrent du feu, tandis que deux d'entre eux liaient solidement le paysan à un arbre au moyen de la corde nouée à ses mains.

     Le chouan, de ses yeux vifs et singulièrement mobiles, observait les gestes de ses gardiens : il ne tremblait pas, ne disait mot ; mais une angoisse contractait ses traits : évidemment, il estimait sa mort imminente. Son anxiété n'échappait point à l'un des bleus qui le cerclaient de cordes. C'était un adolescent chétif, à l'air goguenard et vicieux : de ce ton particulier aux Parisiens des faubourgs et, tout en nouant les liens, il ricanait de l'émotion du prisonnier.

— T'effraie pas, bijou ; c'est pas pour tout de suite : t'as encore au moins six heures à vivre : le temps de gagner un quine à la ci-devant loterie, si tu as le bon billet. Allons, oust, tiens-toi droit !..
— Ficelle-le bien, Pierrot : il ne faut pas que ce gars-là brûle la politesse.
— Sois tranquille, sergent Torquatus, répondit Pierrot ; on l'amènera sans avarie au général. Tu sais, mauvais chien, continua-t-il en s'agressant au paysan qui avait repris son air impassible, il ne faut pas te faire des illusions ; tu ne dois pas t'attendre à être raccourci comme un ci-devant : la République n'est pas riche et nous manquons de guillotines ; mais tu auras ton compte en bonnes balles de plomb ; six dans la tête, six dans le corps. Médite ça, mon vieux, jusqu'au maton : ça te fera une distraction.

Sur ce, Pierrot vint s'asseoir parmi ses camarades, autour du feu, et tirant de son sac un morceau de pain bis, il se mit à manger placidement.

     Cette guerre atroce que, depuis trois ans, les troupes régulières menaient en Bretagne contre les bandes de paysans, cette lutte acharnée avec des ennemis invisibles, avait pris le caractère odieux d'une chasse à la bête fauve : il ne restait rien de cette générosité habituelle aux soldats, ni compassion pour les prisonniers, ni pitié pour les vaincus : un homme pris était un homme mort : bleus ou chouans avaient tant des leurs à venger !

     D'ailleurs, il semble qu'au cours de cette terrible époque les hommes aient perdu tous sentiments humains : l'habitude du sang versé, l'insécurité du lendemain, le bouleversement des mœurs, la rupture de l'endiguement social, le bouillonnement malsain de la Révolution, avaient fait d'eux de véritables bêtes, courageuses ou perfides, lions ou tigres, n'ayant d'autre mission et d'autre but que de tuer et de vivre.



     Quand il eut fini son pain, Pierrot se mit à astiquer son fusil ; il choisit dans sa giberne une balle de calibre, et la tenant délicatement entre ses doigts :

— Hé ! mon fiston, dit-il au paysan qui, du regard, suivait tous ses mouvements ; elle est pour toi, celle-là.

Il la glissa dans le canon de son fusil, qu'il bourra d'un chiffon de papier. Tous les hommes éclatèrent de rire et chacun dit son mot, joyeux de distiller au malheureux son agonie.

— J'en ai autant à te faire digérer, criait l'un.
— Ça te fera douze boutonnières à la peau, ricanait un autre.
— Sans compter le coup de grâce que je lui enverrai par les deux oreilles ajouta le sergent que la colère prit tout à coup.
— Ah ! canaille de chouan, fit-il en avançant le poing, si, d'un coup, j'en pouvais tuer cent mille de ton espèce !

     Le paysan, silencieux, demeurait calme sous cet assaut de rage. Il semblait guetter un bruit lointain que les cris et les rires des soldats l'empêchaient de percevoir. Et tout à coup il courba la tête et parut se recueillir : du fond de la forêt montait dans l'air tranquille de la nuit le son d'une cloche que le souffle des bois apportait, clair et distinct, doucement rythmé. Presque aussitôt une seconde cloche, plus grave, se fit entendre à l'autre bout de l'horizon et bientôt après une troisième, grêle et plaintive, très loin, tinta doucement.

     Les bleus, surpris, s'émurent.
— Qu'est-ce là ?... Pourquoi sonne-t-on ?... Un signal, peut-être... Ah ! les brigands !... C'est le tocsin !
Tous parlaient à la fois ; quelques-uns coururent à leurs armes. Le paysan releva la tête et, les regardant de ses yeux clairs.
— C'est Noël, dit-il.
— C'est... ? Quoi... ?
— Noël... on sonne la messe de minuit.

     Les soldats, en grommelant, reprirent leurs places autour du feu et le silence s'établit : Noël, la messe de minuit ; ces mots qu'ils n'avaient pas entendus depuis si longtemps les étonnaient : il leur venait à la pensée de vagues souvenirs d'heures heureuses, de tendresse, de paix : la tête basse, ils écoutaient ces cloches qui, à tous, parlaient une langue oubliée.

     Le sergent Torquatus posa sa pipe, croisa les bras et ferma les yeux de l'air d'un dilettante qui savoure une symphonie. Puis, comme s'il eût honte de cette faiblesse, il se tourna vers le prisonnier et, d'un ton très radouci :

— Tu es du pays ? demanda-t-il.
— Je suis du Coglès, pas loin...
— Il y a donc encore des curés par chez vous ?
— Les bleus ne sont pas partout : ils n'ont pas passé le Couësnon, et par là, on est libre. Tenez, c'est la cloche de Parigné qui sonne en ce moment ; l'autre, la petite, c'est celle du château de M. du Bois-Guy, et, là-bas, c'est la cloche de Montours. Si le vent donnait, on entendrait d'ici tinter la Rusarde, qui est la grosse cloche de Loudéan.
— C'est bon, c'est bon, on ne t'en demande pas tant, interrompit Torquatus, un peu inquiet du silence que gardaient ses hommes.

     A ce moment, de tous les points de l'horizon, s'élevaient, dans la nuit, les sonneries des villages lointains : c'était une mélodie douce, chantante, harmonieuse, que le vent enflait ou atténuait tour à tour. Et les soldats, le front baissé, écoutaient : ils pensaient à des choses auxquelles, depuis des années, ils n'avaient pas songé : ils revoyaient l'église de leur village, toute brillante de cierges, la crèche faite de gros rochers moussus où brûlaient des veilleuses rouges et bleues ; ils entendaient monter dans leur souvenir les gais cantiques de Noël, ces airs que tant de générations ont chantés, ces naïfs refrains, vieux comme la France où il est question de berges, de musettes, d'étoiles, de petits enfants, et qui parlent aussi de concorde, de pardon, d'espérance. Et ces rêveries attendrissaient ces soldats farouches : de même qu'il suffit d'une verre de vin pour griser une homme depuis longtemps à jeun, ils sentaient leurs cœurs se fondre à la bonne chaleur de ces pensées douces dont ils étaient déshabitués.

     Torquatus secouait la tête en homme qu'une méditation obsède.
— Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il brusquement au chouan.
— Branche d'or.
— Oh ! là là ! quel nom ! s'exclama Pierrot, dont le rire moqueur resta sans écho.
— Silence, fit le sergent. On se nomme comme on peut.
— Branche d'or est une nom de guerre. J'ai bien pris celui de Torquatus, moi !
     Les cloches au loin sonnaient toujours : et la voix du sergent, peu à peu, se faisait douce comme s'il eût craint de rompre le charme que cette musique lointaine versait sur la nature endormie.
— Tu as une femme ? fit-il.
     Branche d'or serra les lèvres, ses sourcils s'abaissèrent sur ses yeux, son front se plissa : il répondit par une signe de tête affirmatif.
— Et ta mère ? interrogea Pierrot, elle vie encore, ta mère ?
Le chouan ne répondit pas.
— As-tu des enfants ? demanda un troisième.

     Un gémissement sortit de la poitrine du prisonnier : à la lueur du foyer on vit des larmes rouler sur ses joues. Les soldats se regardaient, gênés, l'air honteux.
— J'vas le détacher un instant, sergent, insinua Pierrot que l'émotion gagnait. 
Torquatus approuva d'un geste ; on délia Branche d'or qui s'assit sur l'herbe, au pied de l'arbre et cacha son visage dans ses mains hâlées.
— Dam ! remarqua le sergent, c'est un vilain Noël qu'ils auront là, sa femme et ses marmots, s'ils apprennent... Ah ! misère ! Quelle sale corvée que la guerre... Dans les temps jadis, voyez-vous, mes enfants, continua-t-ils s'adressant à ses hommes, tout le monde, à ces heures-ci, était joyeux et content. Noël c'était la grande liesse et la bonne humeur ; aujourd'hui...

     Et, regardant le feu mourant, il ajouta, rêvant tout haut :
— J'ai aussi une femme et des garçon, là-bas, en Lorraine : c'est le pays des arbres de Noël ; on coupe un sapin dans le bois, on le charge de lumière et de jouets... Comme ils riaient, les chers petits ! Comme ils battaient des mains... Ils ne doivent pas être gais, à présent.
— Chez nous, dit un autre, entraîné par ces confidences, on faisait à l'église un grand berceau, avec l'Enfant Jésus dedans et, toute la nuit, on distribuait aux garçons et aux filles des gâteaux et des pièces blanches.
— Dans le Nord, d'où je suis, racontait un troisième, le bonhomme Noël passait dans les rues, avec une longue barbe et un grand manteau, couvert de farine pour représenter la neige, et il frappait aux portes en criant d'une grosse voix : « Les enfants sont-ils couchés?... » Oh ! comme on avait peu et qu'on était heureux.

     Tous ces hommes se laissaient aller à leurs souvenirs : sur leurs cœurs bronzés, ces impressions d'enfance, longtemps oubliées, passaient comme une bienfaisante rosée sur l'herbe sèche ; tous maintenant se taisaient ; les uns restaient le front penché, l'esprit loin dans le passé paisible et doux, loin des révolutions et des guerres civiles ; d'autres regardaient le paysan d'un air de commisération, et quand soudain, les cloches de Noël, qui, par deux fois, s'étaient tues, reprirent dans l'éloignement leur chant mélancolique et clair, une sort d'angoisse passa sur la petite troupe. Le sergent se leva, fit fiévreusement quelques pas en grommelant, regarda ses hommes comme pour les consulter,et, frappant sur l'épaule de Branche d'or :

— Va-t'en dit-il.
     Le chouan leva la tête, ne comprenant pas.
— Va-t'en, sauve-toi.... tu es libre.
— Sauve-toi donc, criaient les bleus, sauve-toi... puisque le sergent te l'ordonne.
     Branche d'or s'était dressé, ébahi, croyant à quelque cruelle raillerie.
     Il dévisagea l'un après l'autre tous les soldats, puis comprenant enfin, il poussa un cri et s'élança dans la forêt.

     Quelques instants plus tard, l'escouade des bleus se remit en marche : et comme ils allaient sous le bois silencieusement, à la file, on entendit tout à coup un gémissement bruyant ; Torquatus se retourna : c'était Pierrot que l'attendrissement étouffait et qui pleurait à gros sanglots en pensant aux noëls d'autrefois, aux sabots garnis de jouets, et à sa vieille maman qui, sans doute, à cette même heure, priait le ci-devant petit Jésus de lui conserver son garçon.

Georges LENÔTRE, Légendes de Noël.



 

mardi 4 décembre 2012

Adventus




oublions pas de dire qu'on était en Avent, dans ces temps d'attente pour l'Église, macérée par la pénitence, et qui s'harmonisent si bien avec la tristesse de l'hiver. Il semble qu'ayant à son usage toutes les grandeurs de la poésie pour exprimer la grandeur de toutes les vérités, l'Église ait combiné, dans un esprit profond, l'effet de ses cérémonies avec l'effet de la nature et des saisons, inévitable aux imaginations humaines. A cette époque, elle éteint la pourpre dans le violet de ses ornements, emblème de la gravité de ses espérances. »

Jules Barbey d'Aurevilly

dimanche 25 novembre 2012

Vanitas !


Vanitas



u'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables,et, se regardant l'un l'autre avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour ! »

     « Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis, ou malheureux.
       Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves : voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde. Qu'on fasse réflexion là-dessus, et qu'on dise ensuite s'il n'est pas indubitable qu'il n'y a de biens en cette vie qu'en l'espérance d'une autre vie, qu'on n'est heureux qu'à mesure qu'on s'en approche, et que, comme il n'y aura plus de malheurs pour ceux qui avaient une entière assurance de l'éternité, il n'y a point aussi de bonheur pour ceux qui n'en ont aucune lumière ! »

     « Et tout ce qu'il nous importe de connaître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ. Et c'est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre. »

     « Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer qui nous élève. »

     « Libidino sentiendi, libidino sciendi, libidino dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis sur ces fleuves, non pas debout, mais assis, dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent pas avant la lumière, mais après s'y être reposés en paix, tendant la main à celui qui les doit élever pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Jérusalem où l'orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre ! Et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que ces torrents entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Jérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil. »

Pascal, Les Pensées



Ô bon Jésus, c'est pour moi que vous êtes venu !
C'est pour moi que votre Sang vous avez répandu !
Et que votre Passion pour moi ne soit pas vaine !
Que du haut des Cieux vous vous souveniez de moi !
Divin Sauveur, ayez pitié de moi ! 
Accueillez-moi dans votre Royaume !





dimanche 11 novembre 2012

Mors Janua Vitæ




« Le cœur de l'homme le plus fort n'y résiste pas, lorsque, rangés en cercle, leurs cierges éteints, au bord de la tombe entr'ouverte, les prêtres versent l'eau bénite, dans un requiescat suprême, sur la bière dépouillée de sa draperie noire et sur laquelle la terre, poussée par les bêches, croule avec un bruit lamentable et sourd. »


***

« Être vu de ceux qu'on a aimés dans le silence et à qui on n'a pas pu dire dans la vie comme on les aimait, ah! c'est là un de ces apaisements célestes qui vengent de toutes les impossibilités de l'existence, et que la Religion donne en prix à ceux qui ont la Foi ! » 
Jules Barbey d'Aurevilly




Ô chrétien, écoute le langage de la foi: tout est vanité sur cette terre, et aucun des objets créés où s'arrêtent en passant nos rêves de bonheur, ne peut combler l'immense abîme de nos désirs. La gloire, la richesse, la beauté, l'amour, la science, la vertu même nous disent: je ne suis pas la félicité dont Dieu a mis dans ton âme l'appétit en quelque sorte infini; cherche là-haut. Espère... 

Ne pleurez pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance, car de l'autre côté des tombeaux, les yeux qu'on ferme voient encore... 

 

mardi 6 novembre 2012

Libera me, Domine !




Novembre, le mois des morts : prions pour nos chers défunts.


jeudi 1 novembre 2012

La Toussaint



'Église a retracé dans la division de son année toute l'histoire du genre humain ; les quatre semaines de l'Avent qui aboutissent à la naissance du Sauveur, nous rappellent les quatre mille ans pendant lesquels ce divin Messie fut attendu. Le temps qui s'écoule depuis la Nativité jusqu'à la Pentecôte nous redit toute la vie cachée, publique et glorieuse du Rédempteur, et cette partie de l'année se termine par l'Ascension de Jésus-Christ dans le ciel et la fondation de l'Église ; l'intervalle qui s'étend depuis la Pentecôte jusqu'à la Toussaint nous représente le pèlerinage de l'Église sur la terre, et cette nouvelle partie de l'année se termine encore par la fête du ciel.

     Pendant ce long espace nous voyons l'Église célébrant tour à tour, pour se consoler de son exil et s'encourager dans ses combats, la fête de ses martyrs, de ses confesseurs, de ses vierges ; lorsque l'automne est venu et que le vigneron remplit ses celliers, que le laboureur serre dans ses greniers ses gerbes abondantes, que les hommes recueillent dans la joie leurs biens de toute espèce, fruits de leurs sueurs et de leurs travaux, l'Église crie à tous ses enfants de la terre : « En haut les yeux et les cœurs ; ces biens que vous amassez ne sont que l'image des biens et des joies qui vous attendent au delà du tombeau, semez des vertus et vous moissonnerez des mérites, ennoblissez vos vues, le ciel avec ses palmes et ses couronnes, avec son éternité de gloire et son bonheur sans nuage est seul digne de vos soins. »

     C'est pour exciter en nous ces sentiments que l'Église a institué la fête de la Toussaint. Elle nous montre le ciel peuplé d'hommes de toutes les tribus, de toutes les langues et de toutes les nations ; ils furent ce que nous sommes : faibles, tentés, pécheurs même, en un mot enfants d'Adam comme nous ; ainsi il ne tient qu'à nous d'être un jour ce qu'ils sont.

     Un général qui, de simple soldat, était parvenu aux premiers grades par sa valeur, aimait à s'entretenir avec les soldats qu'il commandait, à leur raconter ses campagnes, les dangers qu'il avait courus, les fatigues qu'il avait supportées, et ces discours enflammaient le cœur de ceux qui l'écoutaient ; la vie des Saints nous enseigne comment on parvient à la gloire céleste, et nous sommes certains, si nous le voulons, d'y parvenir avec le secours de la grâce qui ne nous manque jamais que par notre faute.

     Rappelons aujourd'hui combien cette fête est capable de nous encourager dans la pratique de la religion ; à son tribunal, la vertu persécutée, méconnue, calomniée, trouve enfin une éclatante justice, nulle acception de personnes, soyez riche ou pauvre, savant ou ignorant, maître ou esclave, il n'importe. Avez-vous été l'enfant docile du Père céleste ; cette condition remplie, votre nom peut devenir immortel, et vous pouvez pauvre berger, humble laboureur, recevoir des honneurs que les monarques avec toute leur puissance n'obtiendront jamais.

     Le matin de la Toussaint, la pompe de ses cérémonies, l'allégresse de ses hymnes offrent l'expression de la joie. Le soir à ses cantiques viennent se mêler des soupirs, des ornements de deuil remplacent les chapes d'or, et voilà que nous n'apercevons plus dans le temple saint qu'un monument funèbre ; c'est une nouvelle fête, la fête des morts ; l'Église veut que ce jour soit une fête de famille, elle se présente à nous dans ses trois états différents, triomphante dans le ciel, exilée sur la terre, et gémissante au milieu des flammes expiatrices ; ce sont trois sœurs se donnant la main, s'encourageant, se consolant, se soutenant jusqu'au jour où, s'embrassant dans les cieux, elles ne formeront plus qu'une Église éternellement triomphante.

     L'Église dès son origine a prié pour tous ses enfants quand ils mouraient ; Tertulien dit : « Nous célébrons l'anniversaire de la nativité des martyrs, et, suivant la tradition des ancêtres, nous offrons le sacrifice pour les défunts au jour anniversaire de leur mort. »

     « Il est fort avéré, dit S. Augustin, et universellement reçu dans toute l'Église, l'usage de prier pour ceux qui sont morts dans la communion du corps et du sang de Jésus-Christ. » Car les âmes des morts achèvent d'expier dans le Purgatoire la peine due aux péchés pour lesquels une entière satisfaction n'a pas été obtenue, et nos prières peuvent contribuer à leur soulagement ; il faut qu'en cette fête notre piété soit ranimée en faveur de nos frères défunts. La gloire de Dieu, la charité, la justice, sont autant de motifs qui doivent nous engager à prier pour les morts ; comme le paralytique de l'Évangile qui, perclus de tous ses membres et enchaîné depuis longtemps sur les bords de la piscine, demandait une main charitable qui l'y fît entrer, les âmes du Purgatoire implorent le secours qui brisera leurs chaînes ; les justes qui souffrent sont nos frères, tout nous rappelle leur souvenir, les lieux que nous parcourons, les maisons que nous habitons, les biens dont nous jouissons, et le nom même que nous portons. Demandez-leur pourquoi ils souffrent ; ils répondront : J'ai bien laissé sur la terre des parents, mais ils m'oublient, cependant ce que je demande est bien peu, quelques prières, quelques aumônes.

     Puisse cette voix toucher nos cœurs, et procurer la gloire à Dieu, la paix aux morts, et à nous la récompense de la miséricorde ; bienheureux les miséricordieux, car ils recevront miséricorde.

mercredi 24 octobre 2012

L'Orpheline à la Sœur supérieure




     Le bon Dieu m'a repris ma mère !
Oh ! ma douleur alors fut bien amère,
     Et rien ne pouvait la calmer;
     Car, dans mon berceau solitaire,
Je disais en pleurant : Je n'ai plus sur la terre,
Non, je n'ai plus plus personne à présent pour m'aimer !
Je suis toute petite, et faible, et si timide !
Et je n'ai plus d'appui, plus d'ami, plus de guide !
Seule dans la maison, seule sur le chemin,
A la triste orpheline, à l'enfant délaissée,
Qui donnera des soins, des caresses, du pain ?...
Oh ! ma mère, en partant pourquoi m'as-tu laissée !...
Mais tout à coup, du ciel, vers moi tendant la main,
     Je vis descendre un ange de lumière,
Mon bon ange peut-être, ou celui de ma mère :
Son sourire était plein d'amour et de douceur ;
Son front resplendissait de grâces immortelles ;
Il me prit dans ses bras, me pressa sur son cœur,
Comme un ramier céleste, il déploya ses ailes,
     Et puis, d'un vol rapide et doux,
     Vint me poser sur vos genoux...
Moi d'abord, j'eus grand' peur. La surprise et la crainte
Faisaient couler mes pleurs et redoublaient ma plainte.
Mais quand, sur votre sein, dans vos bras caressants
Je me dis : C'est ma mère ! Oh ! je l'ai reconnue !
Aux cris de son enfant, la voilà revenue !
Ce ne sont plus ses traits, son visage chéri,
Mais voilà bien ses yeux qui toujours m'ont souri;
Sa voix redit mon nom, son regard me caresse...
Mère ! oh ! j'ai retrouvé ton cœur et ta tendresse !
Souvent je pleure encore, et quand, pour m'apaiser,
Vers mon front votre bouche en souriant s'incline,
     Je sens bien sous votre baiser,
     Que je ne suis plus orpheline.


Auteur inconnu

lundi 22 octobre 2012

Sonnet de sainte Thérèse




Ce qui fait, ô mon Dieu ! que mon âme s'élance
Ardemment jusqu'à toi, sans cesse, chaque jour,
Non, j'ose l'affirmer, ce n'est point l'espérance
De l'immense bonheur promis à notre amour.

Ce qui fait que je crains d'oublier la défense
De laisser le péché pénétrer dans mon cœur,
De commettre envers toi la plus légère offense,
Ce n'est point la frayeur de l'éternel malheur.

Non, non, c'est de te voir, l'œil mourant, le front blême,
Attaché sur la croix, buvant le fiel amer,
Le corps ensanglanté, transpercé par le fer.

Oh ! mortelle agonie ! oh ! dévouement suprême !
Je te craindrais, mon Dieu, ne fût-il pas d'enfer,
Et point de paradis, je t'aimerais de même.